Non candidat aux prix Goncourt, Femina, Interallié,Medicis

10 janvier 2007

suite du livre

-En somme, l' autorisation implicite de continuer mes conneries !



 

Dobreden !



Voilà  moins d'une heure que nous roulions en direction de l'Est et j'en avais déjà ma claque de la nationale.Pas question pour autant de prendre l'autoroute, trop cher !

-Plus que deux mille quatre cent kilomètres et nous serons en Ukraine me lança Bernard en riant à travers sa vitre ouverte, histoire de m'encourager.


Sans dépasser les  100 Kms heure pour économiser nos deux vieilles gimbardes, nous nous suivions lui et moi, à distance respectable cependant pour ne pas nous rentrer dedans. Il conduisait un break Lada sans âge, moi une Renault 20 depuis longtemps disparue des pages de l'argus  et qui affichait au compteur bloqué il y a bien  des lustres, près de deux cent mille kilomètres...


Nos deux infatiguables véhicules, qui auraient pourtant amplement  mérités une retraite dorée comme perchoir au fond d'un poulailler de campagne, sont chargés comme des mules. A l'intérieur, point de cocottes à plumes, mais plus de deux mille paires de godasses neuves des années soixantes dix.

Quand je dis neuves, ce n'est pas tout à fait le terme exact, disons plûtot qu'elles ne sont jamais sorties de leurs boîtes car elles avaient près de vingt ans.

Bernard avait acheté ce lot de chaussures invendues pour une bouché de pain à un maroquinier qui avait baissé définitivement le rideau de sa boutique. Quelque peu démodées en France, certes, mais parfaitement tendances pour combler de joie les  femmes Ukrainiennes qui commençaient à peine, chute du mur de Berlin oblige, à gouter aux plaisirs du chic Made in France. C'était du moins ce que nous avait affirmé Alexandre, mon nouvel ami Ukrainien.


Au départ ce n'était pas le véritable objectif du voyage, nous allions la-bas car dit-xit encore Alexandre, on pouvait facilement faire de l'argent avec des appareils de bronzage et en ramenant des voitures de France. Achetées ici deux ou trois mille Francs on pouvait espérer les revendre aux ex-soviétiques de 15 à 20 000 Francs . Il n'en fallut pas plus pour nous décider à tailler la route.

C'est que dans l'intervalle les choses sont allées très vite. D'abord il y a eu, à l'image du mur Berlinois, l'effrondrement spectaculaire de l'activité paella. C'était comme si tout d'un coup les gens lassés par notre régime Hibérique, auquel pourtant ils avaient en masse adheré, s'étaient  tous ligués pour  ne plus nous manifester le moindre intêret. En gros, l'embargo culinaire était décrété sur notre menu safrané. Nous n'avions plus la côte et les promesses de lendemain qui chantent furent remisées dans les tiroirs jusqu'aux prochaines échéances.

Qu'ensuite, j'ai envoyé sur les roses, un matin où j'étais mal luné, toute l'équipe du Patriarche. Adieu donc les rêves de richesse que m'avait fait miroiter Angelmayer. Je ne pouvais plus supporter tous les gens qui l''entouraient. Bien plus tard j'appris par la presse que lui même était en cavale en amérique du sud pour fuir les questions génantes que voulait lui poser un juge d'instruction Toulousain. A ce qu'il paraît, il aurait eu des gestes équivoques envers plusieurs de ses très jeunes protégées. Visiblement il était  préssé de prendre le large puisqu'il est parti sans jamais demander à être remboursé du petit million de Francs qu'il m'avait prété.

Qu'enfin, en continuant mes conneries j'ai perdu chevaux, magasins, voitures et le train de vie qui allait avec.

Résultat des courses, me revoilà à 40 ans, ne voulant faire aucune conscession sur ma liberté, à nouveau dans la panade, inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi et plus précisément heureux bénéficiaire du RMI.

Alors que pour beaucoup cette nouvelle descente aux enfers aurait été synonyme de dépression voire de mort sociale, j'avais quand même assez bon moral et j'étais convaincu de m'en sortir.

Cependant, je n'étais pas trés préssé de revenir dans les affaires. Je décidais de  profiter de ces quelques mois de repos forcés pour m'occuper un peu de moi et de mon organisme qui avait largement souffert de mes abus en tous genres. L'aiguille de ma balance était là pour me le rappeler tous les matins. Elle oscillait entre 100 et ...J'entrepris donc de me mettre sérieusement à la marche.

 


Au fur et à mesure que ma graisse fondait à l'entame du bitume ( dix kilos en quelques semaines ) mon moral lui se regonflait. Déjà l'envie de retourner au combat me chatouillait. L'oisiveté commençait à me peser et puis j'en avais marre de tourner en rond...autour de la maison.


C'est l'anniversaire de Jean-Pierre qui m'obligea bien involontairement à déchausser mes Baskets et à ranger ma tenue de Marathonien. Lui aussi fêtait ses quarantes ans et avait choisi de  passer ce cap difficile en compagnie de Sonia, la fille de Marlène, qui avait depuis plusieurs mois quitté son Canadien de mari.

Jean-pierre travaillait dans l'esthétique, il était grossiste en matériel et en produits cosmétiques. Il fournissait la plupart des instituts de beauté Bordelais. Le courant est trés vite passé entre nous le jour où je me suis rendu chez Sonia, sachant qu'il serait présent.Quelques jours auparavant elle m'avait parlé d'un truc dont il lui avait causé qui m'avait quelque peu intrigué, je voulais en vérifier la véracité. 


Comme il vendait du matériel esthétique il était donc bien au courant des normes de sécurité concernant les appareils de bronzage. Et figurez-vous qu'en ce domaine , de nouvelles dispositions sécuritaires venaient justement d'être prises par l'Administration. Tous les appareils UV qui fonctionnaient avec des lampes à hautes fréquences  allaient devoir être retirés du marché et envoyés à la casse pour être remplacé par ceux fonctionnant avec des tubes néons classiques, jugés moins nocifs pour l'épiderme. Cette directive gouvernementale complètement ignorée du grand public fit l'effet d'une bombe dans le Landerneau de l'esthétique. Branle-bas de combat dans les cerveaux apeurés des Esthéticiennes.

- Au secours Jean-Pierre ! Que faut-il faire ?

De toute l' Aquitaine lui parvenaient  des appels de détresse qui  saturaient son répondeur téléphonique.

En fait il n'y avait pas de quoi descendre aux abris, la plupart des solariums étaient conformes avec la nouvelle norme, mais quoi de mieux qu'une petite odeur de  poudre pour faire marcher le commerce ?

Car seuls étaient concernés par cette mesurette les gros appareils qui conbinaient les deux systhèmes. Les fameuses lampes à HP pour la partie visage et les néons traditionnels pour le corps. Il suffisait donc pour contourner le décret, de neutraliser les  lampes qui posaient problème et le tour était joué.

Mais Jean-Pierre s'y entendait à merveille pour dramatiser la situation. A l'écouter il fallait au  plus vite se débarrasser de son vieil UV si l'on ne voulait pas qu'il vous explose à la figure.

C'est comme cela que nous avons, lui et moi, débarassé gratuitement les instituts de ces horribles engins de mort pour les remplacer, moyennant finances, par d'autres flambants neufs et parfaitement innofensifs.

-Quand on peut rendre service !

Qu'allions-nous faire maintenant de ces ogives démilitarisées ? Car bien entendu, il n'était pas question pour nous de les jeter. La France n'est pas le monde et les règles ne sont pas partout les mêmes sur cette planete. C'était le cas notamment des pays de l'Est qui se foutaient pas mal de savoir pourquoi nous, un beau matin, avions  changé les notres. Nos beaux appareils UV devenus personna in grata du jour au lendemain sur le territoire Gaulois iraient donc brunir les peaux blanchatres des habitants des plaines de l'Ukraine. Compte tenu du prix proposé, nous étions sûrs que ces transfuges involontaires seraient chaudement acceuillis.

A cette époque j'avais comme voisin le plus proche: Bernard. Un type qui avait à peu prés mon âge et qui ne manquait pas lui aussi de culot. Dans sa jeunesse il avait comme moi gouté à la froideur du milieu carcéral mais de l'autre coté des barreaux.

Plusieurs fois il s'était trompé de voiture sur les parkings et était reparti au volant de véhicules qui n'étaient pas les siens. Les flics, constatant les fils dénudés et l'absence de clés de contact, n'avaient pas cru à ses explications et l'avaient enfermé à double tours. Depuis il s'était, comme on dit, rangé des voitures et menait sa petite vie tranquille de bon père de famille en revendant plus cher des véhicules achetés aux enchères. Après en avoir ci ou là amélioré à «  sa façon » le standing.

Quand je lui ai parlé d'aller faire un tour de l'autre coté du rideau de fer il n'a pas hésité un seul instant pour m'accompagner. C'est lui qui dégota à la casse voisine les deux carrosses pour le voyage. Mécano de formation, il eut tôt fait de les requinquer pour supporter le périple.

Alexandre, je l'avais connu en allant rendre visite à l'une de mes soeurs dans l'Ariège. Ses parents vivaient plus ou moins bénévolement chez des amis à elle. Bien que retraités dans leur pays, ils touchaient le RMI en France. On avait vite sympathisé. Ingénieur dans l'armement en Ukraine, il avait profité de l'ouverture des frontières pour venir voir à quoi ressemblait l'eldorado à l'ouest. C'était la première fois qu'il foulait la terre promise mais il avait très vite compris que ce n'était pas en s'éreintant toute la journée dans les champs des amis de ma frangine, comme ses vieux,  qu'il pourrait se payer le supperflu de notre société de consommation.

Constatant qu'il n'y avait pas grand chose à faire ici sans un portefeuille bien garni, il suggéra d'aller apporter, à ceux qui manquaient de tout dans son pays, les produits dont nous n'avions plus besoin. Voilà pourquoi ce jour là, Bernard et moi, roulions à petite vitesse, les caisses remplies de groles, vers cette destination inconnue.


La traversée de la france se déroula sans encombre, aucun incident ne vint émailler notre monotone progression. Si ce n'est quelques légères frayeurs en croisant ses messieurs de la police car nos papiers n'étaient pas très en règle. Bénéficiant de cartes grises internationales ( pour des raisons trop longues à détailler ici ) nous n'avions pas le droit, en contre partie, de circuler sur le territoire Français.

Arrivés en Allemagne, les choses se gatèrent. Parvenus à la tombé de la nuit prés d'une grande ville au nom franchement imprononçable, nous avions décidé de gagner le centre  pour chercher un coin sûr, pour reposer nos montures et dormir.

-Vous savez comment cela s'écrit centre ville en allemand?

Nous, nous n'en avions aucune idée. Alors, pour ne pas  se perdre au milieu du flôt des voitures, on avait convenu de rouler très lentement, au risque d'emmerder tout le monde. Puis soudain, alors qu'il était toujours visible dans mon rétroviseur, plus de Bernard. Occupé que j'étais à tenter de décrypter les panneaux de signalisation, je ne l'ai pas vu disparaître.

-Et merde, où est-il passé ce con ?

En plus, impossible de m'arreter. Ca klaxonnait de partout. Avec ma vieille Renault et mes plaques d'immatriculation Françaises, inutile de vous dire que j'en ai pris  pour mon grade.

-Putain de Franssous et j'en passe ( dans la langue de Goethe )

Alors j'ai continué à avancer, espèrant au plus vite trouver un endroit pour stationner ou pour faire demi tour. C'était interminable ce boulevard, à croire qu'ils l'avaient construit exprès pour nous enquiquiner.                                                                                                                                                                                                                       C'est bizarre, mais tous ces Allemands autour de moi, vociférant dans leurs belles voitures ( allemandes ), ça me foutait la frousse. J'avais comme l'impression que c'était encore la guerre.

-Enfin une intersection!

Bien entendu j'étais calé complétement à droite et il fallait que je me rende sur la file de gauche.

-Et ça continue les insultes.

La difficulté était que jusqu'au dernier moment, avant de faire demi-tour, je regardais sans cesse derrière moi si Bernard n'était pas réapparu. D'où ma conduite hésitante et le courroux des autres automobilistes. Mais, imaginez un instant qu 'au moment de repartir dans l'autre sens  je le vois passer à fond la caisse de l'autre coté, essayant de me rattraper.

-On en avait pour la nuit !

Pour finir, mon intuition a été la bonne. Redescendant le boulevard à la vitesse d'un escargot, toujours pour les mêmes raisons,  j'aperçu au loin des lumières oranges qui clignotaient. C'était lui. Juché sur un talus où il avait pu trouver refuge non sans peine, il s'afferait à essayer de redémmarrer sa poubelle roulante qui ne donnait plus aucun signe de vie. Madame Lada n'était manifestement pas très emballée de revoir son pays d'origine.

-Ca commencait bien le voyage!

-Putain c'est la merde, lança t-il en m'apercevant sans se douter que c'était quasiment un miracle que l'on se soit retrouvé.

-Elle ne veut plus repartir.

J'ai oublié de vous préciser qu'à cette époque nous n'avions pas de portables.

Par je ne sais quel miracle, malgré l'obscurité, éclairé par la flamme d'un briquet qui me cramait les doigts, il réussit à trouver la panne. C'était le delco..

Le lendemain, retapés par une bonne nuit de sommeil dans un hotel situé au pied d'une centrale atomique du style de golfech, nous avons entrepris la traversée de l'allemagne.

-C'est pas beau l'Allemagne !

Par contre les autoroutes c'est nickel. Et puis, quelle discipline. Les véhicules lents à la queue leu leu sur la voie de droite et sur celle de gauche les bolides lancés à plus de deux cent à l'heure.

Vers treize heures, nous voilà enfin arrivés prés de la frontière Tchèque. J'avais une faim de loup. Stationné le temps d'une courte pause naturelle du coté allemand, j'aperçu un type en uniforme qui  était en train de tourner autour de ma voiture.

C'était un flic.

-Bon, qu'est-ce qu'il me veut celui-là?

-Fous avez les papiers du véhicule? Me dit-il en plus ou moins Français.

-Voilà. Lui dis-je en lui tendant toute ma paperasse.

Il me fit signe ensuite de soulever la couverture qui dissimulait les chaussures.

- C'est pour l'Ukraine, des chaussures d'occasion. Lui dis-je en souriant pour l'amadouer.

Aprés un interminable regard croisé entre moi, mes papiers et ma cargaison, il me rendit mes documents accompagné d'un dédaigneux ;

-Raoust !

Observant de loin la scène, Bernard, qui avait échappé au contrôle, rappliqua en quatrième vitesse.

-Apparemment tout est en règle. Lui dis-je.

-Ou alors il n'a rien compris. Répondit-il en riant.

-On va manger en face ? Ajoutais-je.

-Traversons plutot la frontière j'ai vu qu'il y avait un resto juste après le poste douanier. En plus ça doit être moins cher en Tchéquie, trancha t-il.

-T'inquiète pas. Dit-il encore, dans cinq minutes on est les pieds sous la table.

Tenaillé par la faim, j'embarquais aussitôt dans ma Renault.

Les douaniers Allemands ne nous prétèrent guèrere attention et c'est sans aucune formalité que nous quittèrent la Deutschland.

Arrivés devant la barrière Tchèque, il n'en fut pas de même. Intrigués par ces deux voitures Françaises chargées jusqu'à la gueule et ce, en pleine pause déjeuner,  les douaniers Tchèques nous invitèrent, un peu trop aimablement à mon goût,  à nous ranger sur le coté.

-Ca ne laissait présager rien de bon !

D'abord ils nous ont demandé de descendre des voitures puis ils nous ont pris tous nos papiers. Puis, dix minutes plus tard, l'un d'eux est revenu pour nous demander combien de chaussures nous transportions. Faut dire que sur le formulaire rempli au douanes Françaises, il était mentionné « un lot de chaussures d'occasion » sans en spécifier le nombre exact.

A suivre...



 

Posté par pistoul à 16:30 - Commentaires [0] - Permalien [#]


13 avril 2006

Non candidat aux prix Goncourt, Fémina, Interallié

Patrice DEUMIE. Autodidacte 47 ans

Après une courte carrière de Fonctionnaire du Ministère de la Justice (7 ans) il démissionne du jour au lendemain pour se lancer dans le commerce.

Tout à tour sur les marchés, magnétiseur, agence de téléphone Rose, chaîne de pizzerias, de Paella… Pour finir par la création d'un réseau de 80 instituts de beauté.

Il livre ici ses réussites, ses échecs et ses conseils pour celui qui serait tenté par l'aventure de la création d'entreprise...

DEMERDE TOI MON FILS !

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Une vie d'entreprises

CHAPITRE I Des débuts chaotiques.

Avant toute chose, sachez que j’ai eu une enfance heureuse, que je n’ai jamais été battu par mes parents, que j’ai une gueule qui me convient, que je n’en veux à personne et que je ne regrette rien de tout ce qui est arrivé. Voilà d’avance les réponses aux questions que vous pourriez peut être vous poser à la lecture de ce qui va suivre. Maintenant que tout est clarifié, laissez moi vous raconter le parcours exaltant d’une vie qui pourtant promettait au départ d’être bien monotone. Jusqu’au jour où :

Dieu sait si l’on m’a traité de fou, d’inconscient, laisser tomber une place de fonctionnaire ! Un logement gratuit avec balcon et cave particulière, un bon salaire qui tombait pile tous les vingt du mois, un costume bleu marine taillé sur mesure et garni de jolis boutons ronds dorés, des chemises en coton bleu ciel surmontées d’épaulettes qui m’allaient comme un gant, des chaussures en cuir noir cousues mains et jamais démodées, un nœud de cravate toujours fait, tenu par un élastique pour ne pas être étranglé, une belle casquette à visière qui, une fois posée sur le nez, donnait de l’autorité et faisait loucher.

.-Et bien oui, j’ai osé !

Malgré ces nombreux privilèges, sourd à toutes mises en garde, n’écoutant que mon courage où mon inconscience à dix heures pétantes le matin du premier Février1982, à l’âge de 25 ans et après sept ans de service, j’ai tout envoyé valser et j’ai démissionné du Ministère de la Justice … pour aller faire les marchés ! Ma fille de trois ans, mon garçon bébé, mon épouse qui ne travaillait pas ; bref, des conditions idéales pour prendre des risques et se lancer dans le commerce.

1er conseil : Quand on est fonctionnaire ou salarié d'une entreprise, on a le choix de démissionner ou de se mettre en disponibilité. Si vraiment l’on se sent sur de soi, c’est la démission qui s’impose car vous n’avez pas de possibilité de retour donc vous êtes obligé de vous donner à 100/100 pour réussir. La formule la plus efficace mais la plus risquée. A déconseiller aux hésitants. La mise en disponibilité offre quant à elle le choix d’essayer puis de renoncer si ça ne marche pas, et de revenir au chaud dans l’administration. Option la plus raisonnable pour ceux ou celles qui ont encore les pieds sur terre malgré l’idée géniale qu’ils ont trouvée et qui va révolutionner la planète. »

Sans capital, sans la moindre expérience du commerce, sans possibilité de retour, je me jetais dans la création de mon entreprise, animé par une farouche volonté de réussir. D’être l’acteur de ma vie, plutôt que le spectateur.

En fait, rien ne me prédisposait à faire du commerce : ni mes origines familiales, ni mon tempérament - j’ai toujours été très timide, mais je le cachais bien.

J’ai dit adieu à l’école à l’age de seize ans, sans diplôme et sans rancune. Engagé dans l’armée à dix sept, démissionnaire au bout de six mois, s’ensuit toutes sortes de stages bidons, allant du secrétariat à la cueillette de fruits, en passant par le fournil d’un boulanger pour finir quand même, dans ma dix neuvième année, par réussir le concours d’entrée à l’Ecole Nationale de l’Administration Pénitentiaire.

- Après avoir raté d’un point celui de la poste !

Comme pour la plupart de mes collègues de l’époque, être gardien de prison était plus le fruit du hasard qu’un choix délibéré, en quelque sorte un accident de la vie. Rares sont les vocations spontanées pour ce métier. Surtout si comme ce fut mon cas, vous passez le plus clair de votre adolescence à jouer aux gendarmes et aux voleurs dans la citée du Mirail à Toulouse.

L’enseignement rendu à l’ ENAP fut assez succinct, quinze jours de pratiques intensives d’ouvertures et de fermetures de portes, quelques recommandations sur la conduite à tenir en milieu fermé, histoire de se souvenir qu’en France les détenus ont des droits, des leçons de Self défense qui font comprendre tout de suite à ceux qui n’en n’étaient pas convaincus que c’est un métier à risques !

Ma première affectation fut à Toulon. Le poste rêvé pour débuter une carrière de « maton ». Toulon, le soleil, la mer, et une toute petite prison. Pas plus de deux cent détenus, même pas de miradors ; en quelque sorte la retraite avant la retraite!

Malheureusement pour moi, il ne s’agissait que d’y faire un stage d’un mois. Juste ce qu’il fallait pour se familiariser avec le milieu carcéral. Car, dés le départ, les énarques de la place Vendôme m’avaient programmé pour les Prisons de Fresnes en banlieue Parisienne, que je rejoignais en septembre 1976.

-Fresnes, vous connaissez ?

-Moi, je n’en n’avais jamais entendu parler !

J’étais loin de me douter de la suite. Déjà, j’avais trouvé le chemin long au volant de mon ami 6 break verte que mon beau père m’avait généreusement offerte en même temps que la main de sa fille .Elle faisait partie de la corbeille de mariage. Plus de sept cent kilomètres depuis Toulouse, et par la nationale ! Deux jours pour y arriver. Vu le peu de candidature pour ce poste, j’aurais du me douter qu’il devait y avoir un lézard.

La traversée du Massif Central avec trois chevaux sous le capot méritait déjà des médailles, imaginez la scène. Quand je voulais doubler un poids lourd dans une côte, c’était impossible, pas assez de puissance pour dépasser. Dans les descentes, c’était la charge héroïque, le salaire de la peur, fallait en avoir entre les jambes,

-banzaï !

La pédale écrasée au plancher, arc bouté à mon volant, je me balançais d’avant en arrière sur mon siège pour tenter de gagner de la vitesse. Trop tard ! Un virage, à peine le temps d’atteindre la cabine du chauffeur, de voir sa tête faire semblant de ne pas voir la mienne, de lui montrer néanmoins un doigt qui en disait long sur ma façon de penser et il fallait au plus vite freiner et me rabattre. Impossible de me le faire.

- Putain de camion !

Ma vision de Fresnes était franchement candide : j’imaginais un joli petit village, pas très loin de Paris, tenant son nom de sa majestueuse forêt boisée de Frênes. La prison, quant à elle, se situerait sans doute au milieu d’une clairière où, tout près évidemment, s’écoulerait un charmant petit ruisseau remplit de truites arc en ciel… En somme après Toulon, le lieu idéal pour continuer une longue et paisible carrière de Fonctionnaire.

- Dites, même pas vingt balais !

-Pardon Madame, je cherche la prison de Fresnes !

Punaise, ça fait trois heures que je tourne en rond, que je longe ce mur sinistre qui ne ressemble à rien, que je m’engueule avec ma femme qui ne sait même pas lire une carte.

- Qu’est ce qu’elle m’énerve celle- là aussi… Mais où est-elle cette prison ?

-Vous ne la voyez pas ? Vous l’avez devant vous ! Me dit un passant qui m’entendit râler.

-Au secours ! Maman ! Mais c’est pire qu’Alcatraz !

Vous n’allez pas me croire, sur le coup j’ai failli faire demi tour ;

- Si, si, c’est vrai!

En guise de vertes forêts, des barres d’immeubles délavés et à moitié tagués encerclaient la maison d’arrêt. A l’entrée, un immense parking envahi de voitures avec, au milieu, un seul arbre qui faisait plus penser à un épouvantail à moineaux qu’à une oléacée. Son vieux tronc pelé, deux branches à moitié élaguées, une poche en plastique de chez Leclerc accrochée à l’une d’elle, flottant au vent, achevait de donner à l’ensemble un sentiment de tristesse absolue. Ca ne fleurait pas bon la friture !

- Chérie, balance les cannes à pêche par la fenêtre, ici je n’en aurais pas besoin !

Bienvenue à Fresnes. Face à moi, ouverts, les deux battants d’une lourde porte en fer forgé. Derrière, une interminable allée bordée de bâtiments en briques rouges sales, parfaitement alignés et plus moches les uns que les autres. Un hôpital, un CNO (Centre National d’Orientation), les appartements du personnel, six miradors, trois divisions et, à l’intérieur; fermés à double tours…trois mille détenus. Brrr ! De construction austère, le domaine approchait les cent ans, le tout était entouré d’un mur gris immense, à la mesure de ma déception.

Je crois qu’il doit en rire encore le crétin de collègue qui m’accueillit à l’entrée de la division ou je fus affecté.

-Salut, je m’appelle DEUMIE, de Toulouse, je suis muté ici, en bas, on m’a dit que j’avais droit à un logement de fonction.

-Tu rigoles, faut au moins deux piges d’ancienneté pour avoir droit à une piaule gratuite !

Je l’entends encore pouffer cet idiot en disant ça.

-Je dors où, moi ? Dis-je, pensant qu’il plaisantait

-Démerdes toi, y a un hôtel en face ! Rajouta t-il, désignant du doigt les néons allumés qui clignotaient dans la nuit.

-Décidément, j’ai comme la vague impression de m’être fait avoir moi !

-Alors on dort où ? demanda Manuela, mon épouse, qui visiblement n’avait pas suivit la conversation et comme pour enfoncer le clou …

-A l’hôtel pardi ! Répondis-je passablement agacé.

Mon fringant costume de gardien, je ne l’ai pas porté bien longtemps, grâce notamment à mes activités syndicales. Dans l’intervalle, après seulement dix mois passés en troisième division comme surveillant ordinaire, j’avais été élu, à la majorité des voix, étant le seul candidat, secrétaire adjoint de la CFDT, sur proposition d’un camarade gradé et suggéré par sa charmante femme avec qui j’avais, comment dire ?« Tendrement » sympathisé.

Grâce à elles- mes activités syndicales- donc, j’ai obtenu un poste de secrétaire médical à l’hôpital de la prison. Inutile de préciser que ce job était très convoité car outre le fait qu’il permettait de dormir la nuit dans son lit et non plus dans un mirador, je travaillais en civil. Terminé l’uniforme, les nuits de rondes, les promenades, les parloirs, les fouilles, la distribution du café le matin où, quand j’ouvrais une porte, une odeur pestilentielle ; mélange de fumée de cigarettes, de sueur, de cuisine, mais aussi d’urine, de sperme, de merde ! Se précipitait sur mon nez encore tout émerveillé du parfum délicat de mon after shave et où je répétais invariablement et sans respirer ;

- Messieurs bonjour, café !

Bien que plus intéressantes, mes journées à l’hôpital étaient somme toute assez tristounettes. Je n’avais pas grand-chose à faire, si ce n’est d’enquiquiner la direction avec nos nombreuses revendications salariales, statutaires, sectorielles, sociales …

Heureusement ponctuées quelquefois, par l’arrivée théâtrale de nantis de ce monde, victimes de dépression, de malaise ou bien d’indigestion, liés au changement impromptu de résidence ! Comme par exemple celle de ce célèbre notable Parisien, dont je tairai le nom tellement il était pathétique dans son beau smoking noir. Interpellé par la brigade financière en plein fou rire à la sortie du Fouquet’s, tenant le bras d’une affriolante demoiselle qui laissait « supputer » une fin de nuit palpitante, l’estomac gonflé de mets les plus fins et enivré d’un somptueux Bordeaux millésimé.

Subitement, à la vue des bracelets que lui présentèrent pourtant fort aimablement les perdreaux, il fit une attaque et fut rapatrié, toutes sirènes hurlantes à l’hôpital de Fresnes, dans le service de cardiologie où j’eus l’honneur et le privilège de l’accueillir… et de le consoler. Bien sur, ça n’avait rien a voir avec l’hôpital Américain de Neuilly mais quand même, bizarrement les « gens biens » comme lui, le préféraient à la froideur du bâtiment voisin et à ses milliers de pensionnaires qui, disaient-ils, leurs paraissaient définitivement peu fréquentables.

Nul doute qu’il avait son petit confort celui de Fresnes… des jolies chambres individuelles blanches, spacieuses, des lits biens larges pour caler ses grosses fesses, des médecins attentifs à vos petites douleurs persistantes, mais néanmoins rapidement calmées par l’absorption d’un remède Placebo, un personnel hospitalier féminin qui apportait une touche romantique à l’incarcération et nourrissait les fantasmes nocturnes ! Et bien sûr, moi, et mon immense sollicitude!

-En règle générale, tous passaient par mon lit !

Celui dont je me servais pour faire les électrocardiogrammes. Bien que n’ayant absolument aucune qualification professionnelle dans ce domaine, le cardiologue m’avait toutefois jugé compétent pour les « Électro- encardiogrammer ».

-C’est dire si c’était compliqué !

Par contre je ne savais pas les lire, au grand dam des suppliciés qui, suspicieux, guettaient néanmoins dans mon regard le moindre signe alarmiste.

Allongés sur le drap d’examen, ils se livraient à moi pendant que je les

« manipulais. »

-Qu’est ce qu’ils pouvaient être bavards, étendus sur le dos!

Dire qu’en d’autres endroits on te tape sur la gueule pour te faire parler. Et bien là, ce n’était pas nécessaire, une simple blouse blanche, et les voilà tous à confesse !

Des confessions j’en ai eu, plus savoureuses les unes que les autres. Entre celles, folkloriques, de « mémé Guerrini », gentil papy mais aussi, caïd du milieu qui régna pendant plus de vingt ans sur toute la pègre de Marseille, au sourire ravageur et aux dents parfaitement blanches malgré son grand age ; qui s’indignait d’entendre un journaliste à la radio lui attribuer toutes sortes de meurtres alors que de sa vie, il le jurait sur la bonne mère, il n’avait jamais tué personne ; celles poétiques de son frère Pascal, tout aussi sympathique, qui cultivait un fraisier sur la fenêtre de sa cellule et qui ne sortait jamais en promenade de peur sans doute qu’on le lui vole; celles encore, plus pathétiques, d’un ancien Ambassadeur de France au Vatican qui avait massacré toute sa famille parce qu’il n’était plus dans les bonnes grâces du Président de la République et qui avait fini par se pendre tellement il était fier de son geste, en passant par celles, forcement souriantes, du comptable de Dassault, visiblement satisfait de ses détournements de fonds ; pour finir, enfin, par celles, prémonitoires, du commanditaire présumé de l’assassinat du juge Michel. Il y avait de quoi écrire un autre livre. Sans oublier celles des prisonniers politiques Corses, ainsi que celles des barbouzes, payés par l’état Français, qui avaient pour mission d’éliminer les premiers.

En gros donc, j’occupais joyeusement le plus clair de mon temps à immortaliser sur rouleau de papier rose les oscillations du cœur de ceux qui ne l’avaient plus à rire. C’est justement parce que je végétais toutes les journées que je me mis à gamberger. L’idée de faire autre chose de ma vie commençait à me titiller.

Il s’appelait Lucien celui qui me poussa vers la porte de sortie. C’était un copain d’enfance, il vendait de la charcuterie sur les marchés Toulousains. J’allais souvent le voir travailler quand je descendais dans mon « pays »

Sacré Lucien, quand je pense qu’il est en quelque sorte à l’origine de ma ‘ libération’, et il ne le sait même pas !

J’enviais sa vie, un jour ici, l’autre là, personne pour lui dire ce qu’il devait faire. Il travaillait quand il voulait et en plus il gagnait de l’argent…..

-Un gars heureux quoi !

Certainement plus heureux que moi, qui étais embastillé dans mon hôpital prison, cerné par les barreaux, les murs de ronde, les miradors et …les collègues.

Toujours est-il que ma décision était prise, j’allais faire comme lui et au diable les conséquences et ce que pourrait en penser mon entourage, j’allais démissionner.

Je choisis pour faire mes premières armes dans le commerce, de vendre des pommes au marché de Castres dans le Tarn. .

-Curieux me direz-vous, pourquoi des pommes ?

Bien voilà, en rendant visite à mon ami, j’avais observé que son voisin le plus proche, discrètement, sans se faire trop remarquer, écoulait tous les jours un J7 Peugeot entier de pommes, conditionnées en sac de trois ou cinq kilos.

Après un rapide calcul, j’en concluais qu’il devait faire plus de dix mille Francs de recette journalière, soit 300.000 Frs mensuel de l’époque (en 1982).

Il ne m’en fallut pas plus pour que je veuille l’imiter.

Seulement voilà, je n’avais pas le premier sou pour investir dans un camion. Aussi l’idée me vint qu’il serait peut-être judicieux de profiter de mon statut de fonctionnaire pour demander à une banque le financement de ce véhicule.

-Comme il est facile de se faire financer quand on est fonctionnaire !

2ème conseil : Que vous soyez fonctionnaire ou employé d’une entreprise, il est impératif de demander des financements avant de démissionner : les banquiers dans leur immense majorité adorent les salariés, c’est tellement rassurant une paye qui tombe tous les mois !

Prétextez des travaux, l’achat de meubles, d’une nouvelle voiture, des dents à refaire etc.…

Rien ne vous oblige à dire que vous allez démissionner dés la réception des fonds.

-Il faut voir ma joie ce matin là !

Un vrai gamin ! Seul au volant de mon J7 flambant neuf sur la route de Castres, je me rendais à mon premier marché. Tout au long du parcours, comme pour vérifier que je ne rêvais pas, que j’avais bien réussi mon pari, je jetais naïvement tantôt un oeil sur la route, tantôt un autre sur ma précieuse marchandise dont l’effluve sucrée avait envahi tout l’habitacle et m’enivrait de bonheur. Je me sentais bien, fort, prêt à conquérir le monde. J’accompagnais en cœur la radio qui diffusait alors, une chanson qui restera toujours pour moi le symbole de ma toute nouvelle liberté retrouvée.

« Il est libre max, il est libre max, y’ en a même qui disent qu’ils l’ont vu voler » (Hervé Christiani)

Cependant, une fois rendu sur place, l’atterrissage fut brutal et la désillusion, totale ! L’autre type était là, avec son camion et mieux placé. En plus, ce salaud vendait ses pommes deux fois moins cher que moi.

Je sus par la suite qu’il était producteur et que par conséquent il pouvait se permettre les vendre au même prix que moi je les achetais chez le grossiste. Impossible dans ces conditions de lutter.

C’est là que j’ai pris conscience que je n’avais peut-être pas bien étudié mon concept avant de me lancer. Je croyais qu’il suffisait d’acheter et de revendre ses produits en multipliant son prix d’achat par un coefficient conseillé par la profession pour faire fortune.

-Je confirme ici que cela ne suffit pas !

3ème conseil : Avant de vous précipiter, si vous souhaitez copier un concept qui marche, prenez le temps de vous renseigner, posez vous le plus de questions possibles : comment à t’il commencé, depuis quand, quels moyens semble t’il avoir, ou s’approvisionne t’il ? Quels sont ses prix d’achats, etc.

N’hésitez pas à faire ses poubelles le soir (en cachette) pour trouver des cartons avec les adresses de ses fournisseurs, notez les coordonnées des camions qui livrent les marchandises

Non seulement je n’avais fait aucune étude de marché préalable, mais en plus, j’étais loin d’avoir le matériel adéquat pour travailler convenablement. Je m’en suis rendu compte très vite et plus particulièrement le jour où la brigade de répression des fraudes m’est tombée dessus pour vérifier ma balance.

-Ah ! Ma balance, parlons en ! En fait il s’agissait de celle de mon grand-père.

C’était une vieille balance à deux plateaux tout cabossés, sur le dessus un marbre terne fendu. On en voit encore quelquefois chez les brocanteurs. Vous dire si elle était juste, ça, je ne pourrais pas m’avancer !...A part le flic, personne ne l’avait vue, surtout pas les clients, car je la planquais dans mon camion où je faisais les pesées et l’ensachage.

- De toute façon, je n’avais pas les moyens de m’en payer une autre, alors !

J’avais beau lui expliquer qu’elle n’avait quand même pas fait la dernière guerre, visiblement l’inspecteur des fraudes semblait convaincu du contraire. Les poinçons étaient illisibles, l’équilibre des plateaux très précaire et la vitre de l’aiguille cassée permettait au vent de faire pencher l’addition le plus souvent en ma faveur. Enfin, guerre ou pas concluait-il, les yeux levés au ciel

-Elle est loin d’être conforme aux normes, votre balance, très loin !

Je vous passe les détails de la négociation que j’ai du engager pour éviter de me faire saisir la relique en question et toute mon odorante marchandise.

-C’est la sanction infligée quand on n’est pas en règle, sans parler de l’amende qui va avec !

-Mea culpa Mr l’inspecteur je ne savais pas.

Finalement je m’en suis bien sorti, quelques sourires candides, quelques vagues promesses (tenues bien plus tard), quelques références à mon passé de geôlier, des allusions à mon brillant parcours scolaire.

- Et la « bête » fut endormie.

4ème conseil : En France il existe des normes et Dieu sait qu’elles sont nombreuses et variées ! Personne ne les connaît mais je vous assure qu’elles existent.

Que ce soit en matière d’hygiène, de sécurité, de conformité, de capacité, de validité, etc.… Des fonctionnaires seront là en temps utile pour vous le rappeler.

Alors, avant d’entamer quoi que ce soit, même si « machin », votre astucieux associé à quelques notions de droit ou de comptabilité, prenez tout de même conseil auprès d’un avocat, d’un expert comptable ,de la chambre des métiers ou de tout organisme d’état susceptible de vous informer.

Vous ne le savez pas encore, mais en faisant cela, vous gagnez déjà de l’argent !

La suite est moins glorieuse, sans local pour stocker mes pommes, sans chambre froide pour les conserver, dés les premières chaleurs Occitanes, mon utilitaire se transforma en une gigantesque boite de compote de pommes ambulante.

-Manifestement, je n’avais pas tout prévu !

Il était temps, pensais-je, de mettre un terme à cette pitoyable expérience, d’autant que la situation financière devenait très préoccupante, voire tragique…

Et puis à la maison, tout le monde en avait ras le bol de « bouffer » des pommes : crues, cuites au four, en purée, râpées, tatinées.

Après l’épopée tragi-comique de la Golden Délicious, voici à présent venu le temps, beaucoup moins marrant, de la vache maigre.

C’est drôle comme on se sent seul, un matin, en contemplant désabusé sa figure dans le miroir de sa salle de bain.

-Ben mon vieux, va falloir maintenant gérer toutes les emmerdes consécutives à tes brillantes ambitions !

-Tiens ! Je l’avais, hier, cette ride ?

Pas question pour autant de se laisser abattre, analysons tranquillement la situation :

-J’ai mal nulle part, je suis en bonne santé, je suis jeune ; certes, quelque peu endetté mais il n’y a plus de prison pour dette en France, alors !

-Et ça recommence !

-On peut éventuellement vous proposer un poste de surveillant à la Redoute. Merci madame, c’est gentil!

-Bon sang, suis-je donc condamné à espionner des gens toute ma vie?

Après tout, ce n’était pas le moment de faire le difficile, le travail était rare et les propositions de l’ANPE compatibles avec mes diplômes aussi. Mon travail consistait à faire les cents pas devant la porte du magasin et à attendre que l’un des portiques de sécurité sonne. Cela me laissa largement le temps de refaire le monde, en long en large et en travers.

Bien entendu, je mis à profit ces nombreuses rotations pour imaginer la suite que je comptais donner à ma vie. L’occasion de tenter une autre aventure commerciale allait très rapidement se présenter. Cependant, cette fois, dans un domaine complètement inattendu ;

-Jugez plutôt !

-Vous faites une dépression nerveuse et il vous faudra au moins deux ans pour en guérir ! Dit débonnaire le généraliste qui m’analysait ce matin là, suite à mon désintérêt subit pour ce que l’on nomme pudiquement les plaisirs de la vie.

-Bigre ! Deux ans, une éternité !

Il faut dire que la discussion avait été particulièrement violente, mon épouse avait quitté le domicile conjugal et refusait de me laisser voir mes enfants. Bien que je sois l’unique responsable de cette séparation, je pensais ne pas mériter ce châtiment là. Interloqué, j’étais parti consulter.

Dans les jours qui suivirent, voyant que mon état de santé ne s’améliorait pas, ma mère décida de m’emmener chez une magnétiseuse….

-Une magnétiseuse, c’est quoi ça ?

A ce moment là, sans doute pensez-vous que je m’éloigne quelque peu du sujet de ce livre, attendez, vous allez voir que ce n’est pas le cas, bien au contraire.

Donc disais-je, me voila livré aux mains expertes de Madame C. Magnétiseuse, guérisseuse de son état.

-Et là, ce fut la révélation !

Non seulement j’ai été rapidement dégagé de tout ce qui m’oppressait, mais en plus elle me révéla que je possédais des dons de guérison, que j’étais Médium !

Bon. C’est vrai que sur le coup, je l’avoue, j’ai un peu plané.

-Moi ?

-Médium ?

-Un élu ?

-Avais-je des pouvoirs surnaturels ?

Des considérations plus cartésiennes m’ont vite ramené sur terre. Si quelqu'un m’avait donné un don, c’est, pensais-je, qu’il voulait que je m’en serve. C’est ainsi que quelques mois plus tard, j’abandonnais sans regrets les portes de la redoute, pour ouvrir celles de mon tout nouveau cabinet de magnétiseur à Lesparre dans le Médoc.

5ème conseil : Si vous souhaitez ouvrir un cabinet de : voyant, guérisseur, astrologue etc. C’est très simple, que vous ayez ou non des dons hérités de votre arrière grand-mère, sachez que ce type d’activité fonctionne très bien en France. Aucun diplôme n’est nécessaire, une simple inscription au registre du commerce suffit. Cependant, comme toute profession libérale, Il faut au moins DEUX ANS pour se faire une clientèle susceptible de pouvoir vous faire vivre. Par conséquent, si vous êtes seul(e) à assurer les ressources du foyer vous ne pourrez pas vous en sortir, trop de charges à payer avant même de voir apparaître votre premier client.

A moins de ressusciter un mort et de le faire savoir !

La formule la mieux adaptée consiste à commencer bénévolement en comptant tout de même sur la charité chrétienne de celui ou celle que vous aurez soulagé… et de continuer à toucher les Assedic !

Trois chaises dépareillées dans la salle d’attente, quelques revues choisies, un solide vieux bureau en bois, une table de soins, un peu d’encens pour l’invitation au recueillement…. et me voilà officiant comme guérisseur professionnel aidé en cela par ma nouvelle compagne Marlène qui remplissait à merveille son rôle de secrétaire. Pour un peu, on se serait cru dans un cabinet médical ; blouse blanche, draps d’examen, l’illusion était parfaite !

Mon premier client fut une cliente, il s’agissait de la patronne d’une pâtisserie du centre ville, je ne sais plus de quoi elle souffrait, mais toujours est-il qu’elle avait mal quelque part. Permettez moi de sourire en repensant à ce premier rendez-vous ! Comment vous dire ;

- Je ne savais pas trop par quel bout la prendre !

Certes, je m’étais un peu entraîné sur ma compagne, mais comme on dit, « nul n’est prophète en son pays », les résultats furent très approximatifs. Difficile de savoir si j’avais vraiment le don ! Pour revenir à ma cliente, en fait, le plus difficile a été de lui demander deux cent francs pour la consultation car pour le reste je ne me suis pas trop mal débrouillé.

Dans la nuit, le fluide a du agir, car dès l’ouverture le lendemain, la salle d’attente était comble. Visiblement satisfaite de ma prestation, elle m’avait envoyé dare-dare toute sa petite famille : son mari, ses deux filles, et même sa meilleure amie: la pharmacienne du village.

Le pâtissier manifestait des problèmes d’allergie à la farine, l’apothicaire était victime de crises de rhumatisme chronique résistantes à toutes pharmacopées et les jeunes demoiselles toussaient !

Le déroulement d’une séance de magnétisme vaut le coup d’être entendue. Si vous n’y avez jamais participé, laissez moi vous la raconter.

- Prenez place !

D’abord, je fais asseoir mon patient (e) sur une chaise face à moi, les genoux serrés, le torse bien droit. D’une voix monocorde, mais douce, je lui demande de se détendre et de fermer les yeux. Puis je prends délicatement ses poignets entre mes mains, tout doucement, sans trop les serrer. A cet instant précis, plus personne ne bouge, le silence est total. Seul le souffle de nos respirations conjointes est perceptible, nous entrons en communion. Le regard fixé sur l’arête de son nez, j’attends !

A peu près dix minutes, c’est juste le temps qu’il me faut pour m’imprégner de ses vibrations intérieures, pour ressentir la chaleur de son corps, pour ralentir les battements de son coeur. Mais aussi, pour m’épargner les crampes intempestives du dos et les « gargouillis » de l’estomac qui cassent l’ambiance !

D’ordinaire, le patient se détend assez vite et s’abandonne sereinement. Nous sommes à présent en osmose parfaite, c’est le moment de lui proposer de se relever pour s’allonger sur le dos, sur le lit d’examen. Partant de sa tête, sans toucher son visage, je descends ma main droite bien à plat, lentement, suivant la ligne de son corps. Arrivé à ses pieds, je secoue mes doigts énergiquement pour évacuer les mauvaises ondes qui contiennent le mal qui est en lui et dont j’aurais pu me charger. Je remonte ma main sans passer au dessus de lui pour ne pas annuler les effets du fluide que je viens d’y déposer.

Après plusieurs allées et venues, j’immobilise ma main au dessus de son front et j’entreprends alors de petites rotations de mes trois doigts mis en pointe afin de bien faire pénétrer les effluves qui s’en dégagent. Ensuite c’est au tour du plexus solaire, source de toutes les énergies, que je m’attarde longuement à dénouer. Vient après la zone la plus nerveuse, le ventre, qui manifeste bruyamment sa joie d’être ainsi survolé. Puis, pour finir, je dirige mon énergie vers le bas ventre, région chargée de toutes nos émotions, que je me dois quand je le frôle, d’être impassible et de maîtriser les miennes !

-Surtout si le patient… est une charmante, voire très charmante patiente !

Vingt minutes de ce bombardement magnétique suffisent généralement à apaiser le stress, à calmer les doutes et les angoisses de ceux qui, sous prétexte de douleurs physiques plus ou moins avérées, viennent en fait chercher un réconfort moral, une écoute attentive, un souffle de chaleur humaine. La séance se termine toujours par de grandes passes rapides à deux mains qui ont pour but de réorganiser le système nerveux et plus prosaïquement pour effet immédiat de désengourdir mes bras qui commençaient sérieusement à s’ankyloser !

Voila en gros à quoi ressemblait une séance classique de Guérisseur. Mais d’autres prenaient une toute autre tournure et s’apparentaient plus à de la sorcellerie qu’à du Magnétisme.

Figurez- vous qu’un jour, une dame me téléphona pour solliciter un rendez vous urgent. Comme à l’accoutumée, je demande quel est le problème. Celle-ci ne voulut rien me dire au téléphone, elle préférait m’en causer de vive voix. Jugeant l’affaire très sérieuse, je la reçus l’après midi même.

C’est une femme très élégante qui se présenta à moi, grande, sure d’elle, s’exprimant correctement. Une sorte d’intellectuelle bourgeoise. , issue sans contexte d’un bon milieu social. Au premier abord, elle ne semblait pas malade. Je me demandais bien ce qu’elle me voulait.

-Puis- je me confier à vous ? , commença t’elle.

-Je vous en prie, dites moi ce qui vous préoccupe

-Voila, il s’agit de ma mère, dit elle à voix basse.

-Elle est malade, voulez- vous que je vienne la voir ?

-Non, non, ce n’est pas ça, au contraire elle se porte bien.

Décidément elle est bizarre cette femme, pensais- je. Je la sentais très mal à l’aise, je voyais bien qu’elle voulait me dire quelque chose, mais les mots ne sortaient pas.

-Alors qui y a-t-il ? , je vous écoute, n’ayez pas peur, tout ce que vous me direz restera entre nous.

-Je voudrais savoir si vous avez des pouvoirs surnaturels ? Me lança t’elle le plus sérieusement du monde.

-C'est-à-dire ? répondis-je quelque peut interloqué, à quels pouvoirs exactement faites vous allusions ?

-Avez- vous la faculté de faire mourir les gens plus vite ? finit t’elle par lâcher tranquillement.

Rien que ça ? Faire mourir mes clients !

Je m’attendais à tout venant d’une femme aussi séduisante, aussi bien éduquée mais alors ça ! Je ne l’avais pas imaginé.

En fait, elle me confia qu’elle vivait avec sa vieille mère et que depuis quelques années, des propositions leur étaient faites pour acheter à bon prix la forêt de chênes qu’elles possédaient. Seulement voilà, maman ne voulait pas vendre et la fifille avait besoin d’argent. D’où sa visite chez moi. Elle espérait en somme qu’en faisant deux ou trois bonnes passes magnétiques, j’allais trucider sa mère.

-Faites des gosses ! disait l’autre.

Je la remerciai gentiment d’avoir penser à moi pour solutionner ses problèmes d’héritage, tout en lui précisant que le don que je détenais me servait plus en principe à prolonger la vie des gens, qu’à la leur raccourcir. Elle ne m’en garda pas rigueur pour autant, puisque quelques jours plus tard, elle me sollicita à nouveau pour cette fois ci, désenvoûter sa maison ! Elle était persuadée que des mauvaises ondes entravaient ses projets et qu’un esprit malveillant empêchait sa pauvre mère d’ y adhérer. Jugeant la mission relativement plus morale, j’acceptai.

Je vous précise qu’à l’époque, j’avais juste vingt six ans et que mis à part le film l’Exorciste que j’avais vu au ciné à dix sept ans et qui m’avait entre parenthèse, foutu une drôle de trouille je n’y connaissais rien en matière de sorcellerie. Mais les mille Francs qu’elle me promettait pour le faire, eurent vite fait de me transformer en un véritable exorciste professionnel.

Comme convenu, nous nous retrouvâmes un soir de pleine lune tous les deux devant sa maison. Sous je ne sais plus quel prétexte, sa mère avait été éloignée. Entre temps, j’avais récupéré dans un grenier un vieux missel de communiant qui me donnait un air professionnel et le courage qui me manquait. Armé de ces saintes écritures et d’un calice en fer doré dans lequel se consumait de l’encens, mais pas vraiment rassuré, j’entrai seul dans la grande et sinistre maison.

J’allais et venais dans la demeure silencieuse, sur la pointe des pieds pour ne pas faire grincer sous mes pas le vieux plancher de bois fraîchement ciré qui rendait l’endroit encore plus lugubre.

Dispersant généreusement mes effluves orientales dans toutes les pièces, m’arrêtant ci et là devant les portraits souriants des ancêtres endimanchés qui semblaient étonnés de me voir là, marmonnant entre mes dents des « je vous salue marie « et « des notre père » à voix basse cependant pour ne pas contrarier d’invisibles squatteurs diaboliques.

Parfois je m’immobilisais, frissonnant d’effroi, croyant avoir senti furtivement quelque chose ou peut être quelqu’un me frôler, j’avais en plus la désagréable impression d’être observé. Le couloir, au plafond haut, était interminable et sombre, il menait à une pièce entièrement vitrée ou se consumait au centre, posé sur un guéridon, un imposant cierge d’église que la dame avait allumé car il n’y avait pas d’électricité dans la véranda. La flamme en scintillant accentuait les ombres des arbres qui, au gré du vent qui soufflait au dehors, apparaissaient ou disparaissaient sur les carreaux, donnant la terrifiante sensation que des formes obscures cherchaient à entrer dans la maison.

-Punaise, çà craint ici, vite que je me casse. Maman j’ai peur !

Une bonne demi heure plus tard, jugeant qu’assez de temps s’était écoulé et que j’avais fais largement la preuve de ma bravoure pour justifier mes mille Francs et qu’il ne fallait peut être pas trop insister avec le démon, je ressortais de la maison. L’air victorieux mais éprouvé, laissant imaginer que je venais de livrer une grande et périlleuse bataille. Retrouvant au dehors ma cliente qui attendait, assise tranquillement dans sa voiture, pendant que moi, pour quelques malheureux billets et au péril de ma vie,

-Je lui foutais le diable à la porte !

Je fus remercié comme prévu avec même en plus, une bonne bouteille de grand cru. Je n’ai jamais su par la suite si mes incantations avaient été entendues. Je n’en ai toutefois pas l’impression, car fidèle lecteur des annonces mortuaires du journal Sud Ouest, je n’ai jamais pu y lire le décès de cette pauvre mamie.

Assurant les seuls revenus du nouveau foyer, mes magistrales passes magnétiques, bien que savamment exécutées, ne suffisaient pas à nourrir les trois personnes que nous étions à la maison (mon autre fille étant née un an plus tôt), à payer la pension alimentaire pour mes deux premiers enfants et encore moins à satisfaire la boulimie de mon petit dernier qui déjà s’annonçait. C’est pourquoi je du mettre fin à cette passionnante aventure.

Je crois que l’on dit « déménager à la cloche de bois ! » je n’en suis pas certain, mais je pense que les propriétaires de notre maison et de mon bureau, ont dû commenter en ces termes notre soudaine disparition ! Il fallut faire vite, les huissiers rodaient

-Tiens, je n’en avais pas encore parlé de ceux là, mais je vous jure que plus loin je vais me rattraper !

Regrouper les objets les plus précieux et prendre le maquis.

Pas pour très longtemps d’ailleurs, car quelques semaines plus tard, après m’être rapproché de Bordeaux, je quittais les broussailles pour tenter de trouver une nouvelle activité qui pourrait tous, nous faire vivre. J’entrevis un début de solution à mes problèmes, dans la lecture d’un tout jeune magazine économique qui s’appelait « JOB PRATIQUE » (Ce magazine existe toujours aujourd’hui et je vous le recommande). A l’intérieur, on trouvait toutes sortes d’articles sur les entreprises, des conseils juridiques, des témoignages de ceux qui avaient réussi la création de leurs sociétés, et d’autres qui voulaient en faire autant. Il y avait surtout des idées de concept à développer.

L’un d’eux attira plus particulièrement mon attention, il consistait à exploiter un circuit de motos pour enfants. L’idée semblait intéressante et facilement réalisable (en apparence seulement) elle laissait entrevoir de substantiels revenus.

La période estivale qui approchait était propice à ce commerce, il ne fallait donc pas perdre de temps ; il ne me restait que deux mois pour être prêt. C'est-à-dire, deux mois pour trouver l’argent nécessaire, pour acheter les motos, pour louer un terrain, pour l’aménager.

Bien qu’à mes yeux raisonnables, la mise de fonds requise représentait pourtant le principal écueil à la réalisation de mon projet. Autour de moi personne ne se bousculait pour me prêter la somme dont j’avais besoin. Finalement, après bien des compromis, je l’ai trouvée,

-Difficile de résister à un taux d’intérêt qui dépassait et de loin, celui de l’usure !

6ème conseil : Pour toute création, de l’argent est nécessaire et bien entendu, rares sont les amis ou les organismes qui spontanément frappent à votre porte pour vous en prêter. C’est ainsi que dans l’euphorie du démarrage, la tentation est grande d’accepter n’importes quelles conditions pour se le procurer.

Si, le plus souvent, on ne peut pas faire autrement, il faut quand même se poser la question très sérieusement de savoir ce qu’il se passera si ça ne marche pas comme prévu.

Jusqu’où est on prêt à aller ?

Accepterons nous par exemple de nous fâcher avec notre meilleur ami ? Avec un parent très proche ?

Vous le savez, l’argent est une source de gros conflits, les gens ont en général un rapport très spécial avec lui. C ’est pourquoi si quelqu'un se propose de vous en prêter, soyez honnête et sincère avec lui. Inutile de lui promettre monts et merveilles. « On attend encore le prochain Bill Gates ! »

Dans toute aventure, il y a une notion de risque à intégrer et qui dit risques, dit possibilité de perte sèche !

Que les règles du jeu soient claires, et si possible immortalisées par un écrit. Les paroles s’en vont, les…

Veuillez tout de même à ne pas brosser un tableau trop pessimiste de votre projet, contentez vous simplement de faire partager votre rêve… avec enthousiasme.

Les questions mercantiles étant réglées, il ne me restait plus qu’à me mettre au boulot. D’abord, trouver un terrain bien placé. Ce fut chose faite assez rapidement, je choisis un emplacement disponible dans un sous- bois, face à l’entrée d’un camping de Soulac en Gironde. Ensuite, je dénichais, dans une casse voisine, les pneus nécessaires au tracé de mon circuit.

-Quel bordel ces pneus ! Non seulement on se fout dégueulasse, mais en plus il en faut dix tonnes pour faire un semblant de parcours de type niveau quatre sur la Play Station.

Vu de loin, l’ensemble final ne ressemblait pas vraiment à grand-chose, mais vu de prés, c’était pire, on aurait plus dit une décharge sauvage qu’un circuit de motos, tout manquait ! Pas d’éclairage, pas d’oriflamme, pas de panneau de signalisation, pas de barrière de sécurité, bref, on était loin de l’image et de l’ambiance survoltée du bol d’or !

Je fus livré e mes quatre petites motos la veille des grandes vacances. Il était temps !

-Je commençais sérieusement à flipper.

Sitôt sorties de leurs emballages et après vérification de leurs bons fonctionnements, le temps d’une seconde ou deux, un tout petit doute s’installa en moi. N’avais-je pas sous- estimé la tâche qui m’attendait ? Ou à l’inverse, n’avais-je pas plutôt sur estimé mes capacités de « magicien ». Je n’avais aucune pièce de rechange et, vous n’allez sans doute pas me croire, pas même une vraie caisse à outils !

C’est là que je me suis souvenu que l’article que j’avais lu dans JOB PRATIQUE suggérait de prendre contact avec une société spécialisée dans ce type d’activité. Ses coordonnées étaient mentionnées, mais me croyant plus malin que tout le monde, j’avais voulu faire l’économie de son savoir- faire.

C’est en sprintant à travers bois, pour tenter de rattraper un jeune kamikaze (Hollandais) épris de liberté et adepte de moto cross acrobatique, que je réalisais que je n’étais pas assuré ! Dans ma précipitation, j’avais complètement oublié que les jeunes pilotes de mes petits bolides pouvaient, au mieux se blesser, au pire se tuer.

-Je vous laisse mesurer l’étendue de mes emmerdes si tel avait été le cas.

Une leçon à retenir pour l’avenir :

7ème conseil « Ne jamais faire l’impasse sur les assurances ! »

Par chance rien n’arriva.

-A croire qu’il existe un Dieu bienveillant pour les innocents !

Au final, les motos n’ont pas tourné assez longtemps pour estropier qui que ce soit, non pas qu’elles fussent défaillantes, mais parce qu’elles n’eurent pas le succès escompté, la proximité d’un camping n’étant pas le meilleur choix pour ce divertissement. Dans la journée on vous ignore, pour cause de plage, idem le soir, car tout le monde se précipite au centre ville pour lécher des glaces. Donc, le plus clair de son temps, on l’occupe à regarder des gens qui passent et qui repassent sans jamais s’arrêter.

Comment vous décrire mon état d’esprit dans ces moments là ! Désabusé, écoeuré. Oui, je crois que c’est le terme le mieux approprié, j’étais écoeuré pour toute cette dépense d’énergie pour rien. Humilié aussi, car pour quelqu'un qui voulait imposer sa réussite aux autres,

-Bravo c’est gagné, ils l’ont vu !

Résumons : trois tentatives, trois échecs ! Finalement, j’étais bien dans mon hôpital prison… tous les matins, vers huit heures cinquante cinq, je faisais à pieds, en compagnie du surveillant chef de l’hôpital, Mr Poli, les quelques trois cents mètres qui séparaient l’appartement de fonction que je finis tout de même par avoir, de mon bureau. Lui embauchait à neuf heures, et tout en papotant avec moi de tout et de rien, faisait semblant d’oublier que moi par contre je commençais à huit heures trente ! Le soir, à seize heures cinquante neuf, j’étais déjà dehors. Tous les mois je touchais ma paye !

-Monsieur le Garde des Sceaux, vous êtes certain de pouvoir toujours vous passer de mes services ?

Rassurez-vous, je plaisantais. Il n’était pas question pour moi de me lamenter sur mon sort, et encore moins d’envisager un retour derrière les barreaux, d’autant plus que j’avais autre chose de vraiment plus urgent à faire,

-Me sortir de la merde !

CHAPITRE II- Ca peut marcher !

Après quelques mois de RMI que je mis à profit pour me restructurer.

-C’est à dire, me faire oublier !

Je retournais, pas rancunier, dans ma chère librairie acheter un autre numéro de JOB PRATIQUE. Et là, elle m’explosa à la face comme une évidence. Enfin ça y était, je la tenais ma nouvelle idée géniale ! Monter un service de téléphone rose ! Compte tenue du nombre croissant d’hommes, victimes de misère sexuelle et de solitude, ça oui, ça peut marcher ! Tout était expliqué, il n’y avait qu’à suivre les conseils du journal.

Chérie, je viens de trouver le moyen de nous sortir de la mouise, j’ouvre un service de téléphone rose ! Dis-je rayonnant en franchissant la porte d’entrée. A voir la tête qu’elle faisait en apprenant la bonne nouvelle, je compris tout de suite que ma femme ne partageait pas vraiment mon enthousiasme.

-Un quoi ? Un bordel, oui ! Dit-elle.

-Si je vous dis que la partie n’était pas gagnée d’avance, vous me croyez ?

Mais non mon cœur qu’est-ce que tu vas chercher là, tout de suite les grands mots, il s’agit simplement de conversations téléphoniques érotiques, il n’y à pas de contact physique.

Il faudrait plusieurs pages de ce livre pour contenir les misérables arguments que j’ai du avancer pour la convaincre. Ce n’est pas qu’elle ne me faisait pas confiance, mais elle ne le sentait pas bien ce « sexe concept! »

Afin de la rassurer définitivement, je modifiais un temps soit peut l’original. Au lieu de faire travailler les « filles » dans un local commun, avec un standard, comme le magazine le préconisé et où nous serions tous en contact, j’imaginais de les faire travailler depuis leurs domiciles.

Je recrutais mes hôtesses par petites annonces (des mères de famille au foyer le plus souvent), je ne les voyais même pas. Je leur demandais ensuite de faire installer une deuxième ligne téléphonique chez elles, sur liste rouge ; pour finir, je les testais (en ligne) pour voir leurs capacités à propulser virtuellement un homme au septième ciel.

Si le test était concluant, elles recevaient par courrier leur contrat de travail qu’elles me retournaient signé. Ensuite, je n’avais plus qu’à publier une petite annonce subjective dans la presse, contenant leurs numéros de téléphone de travail.

Leur anonymat était garanti, elles travaillaient sous un pseudo. Moi seul connaissais leurs véritables identités. Quand je voulais les joindre, je les appelais sur leurs lignes privées.

-Ca marchait comme sur des roulettes !

Pour faire payer les clients, j’avais réussi à convaincre mon banquier qu’il me fallait le service de paiement par carte bleue à distance. Chose qu’il n’était pas aisé d’obtenir à l’époque. A ce propos, il faut que je vous avoue que je lui ai un peu menti, je lui avais dit que c’était pour vendre des livres par correspondance.

Auparavant, chaque fois que j’entrais dans une banque pour ouvrir un compte et que je sollicitais ce service de carte bleue, on me demandait qu’elle utilisation je comptais en faire.

-Naïf, j’expliquais mon concept.

-Inutile de vous dire que le rendez- vous était promptement écourté !

Après plusieurs tentatives infructueuses, je décidais de changer de tactique. Un de mes amis me disait toujours :

-Il faut toujours dire la vérité...Il aurait du rajouter :

-Mais pas à tout le monde !

J’appliquais avec succès ma nouvelle stratégie lors de mon entrevue avec le tout nouveau directeur de l’agence où j’avais déjà un compte personnel. Cent fois par la suite il m’a demandé un exemplaire du livre que je vendais… en vain !

8èmeconseil : « mentir c’est pas beau, je ne le recommande à personne ; cependant, il peut arriver que parfois on soit obliger d’embellir la vérité ! »

Vous entrez dans une banque pour ouvrir un compte commercial. Le banquier ne vous connaît pas. Tout naturellement, il va chercher à combler cette lacune. A travers quelques questions qui vous paraîtront anodines, il va vous jauger, vous évaluer.

C’était déjà vrai il y a dix ans, ça l’est encore plus aujourd’hui vu la conjoncture. Un banquier peut refuser de vous ouvrir un compte, il dispose pour cela d’une arme redoutable: le scoring.

Que ce soit votre nom, votre prénom, votre age, votre métier, votre situation matrimoniale, votre lieu de résidence, tout est pesé, analysé, disséqué. « Gare à celui qui ne rentre pas dans les critères de l’ordinateur. Il sera rejeté ! »

C’est pour cela qu’il faut être très gentil avec lui. Pourquoi ne pas lui dire ce qu’il veut entendre ? Un banquier à besoin que vous lui murmuriez à l’oreille :

Que vous habitez à la même adresse depuis plusieurs années (donc stable)

Que vous avez été salarié au moins trois ans dans la même entreprise (donc sérieux)

Que vous êtes fidèle à votre banque personnelle depuis plus de cinq ans (donc bon client)

Que vous avez fait quelque petit placement à long terme (donc économe)

Que vous êtes en ménage avec la même personne depuis dix ans (donc responsable)

Que vous envisagez d’acheter un appartement (donc prévoyant)

Que votre concubin (e) est aussi salarié (e) (donc deux revenus)

Que vous avez un arrière grand-mère fragile, qui vous adore (donc héritage?)

Que de qualités ! Assurément vous êtes quelqu'un à qui on peut faire confiance, voire prêter de l’argent…, vous avez sans aucun doute longuement mûrit votre projet avant de vous lancer

A deux cent francs (30 euros) la conversation coquine, l’affaire était très rentable. Tous les jours, je recrutais des nouvelles « voix ». L’objectif était de mailler toute la France.

Du fait des paiements par cartes bleues, le compte bancaire se créditait tous les jours, mon principal programme de la matinée consistait à compter le nombre de lignes de deux cent Francs qui s’affichait sur l’écran de mon minitel.

- Que vous dire d’autres, c’était merveilleux !

Cette embellie a duré un certain temps. Hélas, pas assez long à mon goût, car on s’habitue à l’argent facilement gagné. Certains services concurrents, qui devaient penser qu’il ne rentrait pas assez vite, ont complètement déjanté, ils ont encaissé plusieurs fois les cartes bleues des clients.

-Alors là, patatras ! Les banques ont supprimé immédiatement le service.

-Quid de l’argent facile, fin de l’eldorado, terminé l’oseille magnétique!

Bien entendu, j’ai adopté un autre moyen pour que les clients puissent nous régler : les chèques. Je ne tenais pas à lâcher aussi vite le morceau, la crème était trop bonne. Ils les expédiaient à l’adresse de ma boite postale, je prévenais les filles de leur arrivée.

-Et là, bonjour l’angoisse !

Entre ceux qui partaient, ceux qui étaient partis, ceux qui se perdaient, ceux qui étaient partis, arrivés, mais au final… impayés, le programme minitel du matin était beaucoup moins réjouissant.

Mes employées travaillaient souvent pour rien, il y avait de plus en plus de contestations, de litiges. Les clients affirmaient qu’ils avaient payé, les filles le croyaient ; ce n’était pas vrai.

Ma position devenait intenable, cela ne pouvait plus durer, il fallut me résoudre à fermer.la mort dans l’âme, je licenciais mes charmantes collaboratrices et mis la clef sous la porte.

-Dommage, elles avaient de si jolies... voix !

Comme quoi, rien n’est définitivement acquis. C’est quand tout va bien qu’il faut être le plus vigilant.

9ème conseil : Dans les affaires, quelques turbulences surgissent parfois sans que l’on y prête guère attention. Alors qu’un chef d’entreprise se doit en permanence d’anticiper les problèmes qui pourraient surgir.

Quelques réflexes élémentaires évitent de se retrouver le dos au mur.

Comme celui d’avoir plusieurs comptes, dans des banques différentes. Un petit découvert autorisé dans chacune d’elle, et c’est une grosse somme disponible en cas de besoin pressant de liquidité.

Comme aussi celui d’avoir plusieurs fournisseurs. Dès fois que, l’un deux, sans que l’on sache vraiment pourquoi, un matin, ou un soir d’ailleurs, augmente ses tarifs ou vous limite dans vos délais de paiement, on peut alors lui conseiller gentiment d’aller se faire…au choix du lecteur !

Pour reprendre une expression pleine de bon sens, mais con comme la lune, « il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier ! »

J’aurais du prévoir, compte tenu de la singularité de mon activité, qu’il pourrait m’arriver quelques soucis. D’autant qu’un premier avertissement gratuit m’avait été adressé.

C’était un lundi matin, alors que, guilleret, j’allais chercher mes chèques à la société de domiciliation qui les réceptionnait, un inspecteur de police m’attendait de pieds fermes devant ma boite aux lettres. Les présentations furent vite faites !

Il avait été alerté par une vieille dame aveugle qui, sur les conseils avisés de son facteur (il lui lisait son courrier), avait porté plainte contre moi pour menaces et tentative d’extorsion de fonds, suite à une lettre que je lui avait adressé. Le fonctionnaire qui menait l’enquête, voulait savoir, entre autre, s’il s’agissait d’une bande de truands organisés ou bien si c’était le fait d’un petit escroc en mal de poulailler à… plumer !

-Comment ?

-Moi ?

-Un détrousseur de vieilles dames ?

-L' Arsène Lupin du troisième âge ?

-Le Landru de la maison de retraite ?

-Il ne peut s’agir que d’un malentendu Mr l’inspecteur, laissez moi vous expliquer les raisons de cette lettre !

Voici mes explications : N’ayant plus la possibilité de faire payer les clients par carte bancaire, comme je vous l’ai déjà dit, cela devenait beaucoup plus compliqué avec les chèques. Jadis, au temps béni de la carte plastique, il n’y avait aucun problème quand à l’issu d’un règlement, à partir du moment ou nous obtenions un numéro d’autorisation du GIE cartes bleues, nous étions sur d’être réglés. Peu importe que le compte du client soit ou non approvisionné.

Vous, vous souvenez ce que je vous disais plus haut, à propos des chèques. Ils sont partis, pas arrivés etc.… Faisant trop souvent confiance à leurs clients, qui juraient les grands Dieux qu’ils avaient payé, les hôtesses crédules acceptaient de les prendre (en conversation). Et, bien entendu, les chèques n’arrivaient jamais. D’où l’idée d’une lettre de relance.

-Seulement voila !

Etant donné que la plupart des usagers du service étaient des hommes mariés, je ne voulais pas au travers d’une lettre trop circonstanciée, augmenter tant soit peu la courbe déjà bien ascendante des divorces Français ! J’avais donc imaginé d’écrire une lettre toute en nuance, pleine de sou entendu menaçant mais qui pourtant ne détaillait pas le service rendu. Je restais très vague, du style,

-Vous avez fait appel à nos services, ne vous à t’on pas comblé dans vos désirs ?

- N’avez-vous pas été content de nos prestations ?

-Souhaitez- vous que nous en parlions au téléphone ? Avec vous ? Avec votre épouse ? Etc.

Bien qu’imprécise, cette lettre avait la particularité d’être immédiatement comprise par son destinataire, curieusement il se souvenait subitement qu’il n’avait pas payé sa facture ! Et il nous réglait illico.

Le préposé de la poste qui sans doute, avait raté le concours d’entrée dans la police, jeta un œil plutôt dubitatif sur la missive qu’il lit ce jour là pour notre sympathique grand-mère. D’autant plus que celle ci n’était pas directement adressée à la mamie, mais à son époux et vu qu’il y avait belle lurette qu’elle l’avait enterré, sentant une arnaque qui se profilait à l’horizon, il lui conseilla d’alerter au plus vite la marée chaussée.

Il se trouve, appris-je de la bouche de l’inspecteur, que la méthode est classique. Des gens mal intentionnés, envoient à des personnes âgées des lettres de relance, pour des produits ou des services dont ils n’ont jamais entendu parler. Ne voulant pas d’ennuis, le plus souvent, elles payent ! D’où sa visite intempestive! Je fus rapidement mis hors de cause en expliquant ma manière de procéder.

Pour la prise en compte d’un client, et pour que ce dernier puisse obtenir un petit câlin analogique, il fallait qu’il réunisse plusieurs conditions.

La première, fut qu’il appelle depuis son domicile ; la deuxième, que son numéro ne soit pas sur liste rouge ; la troisième enfin, que l’on puisse le rappeler à ce numéro ( après avoir vérifié sur minitel qu’il ne raconte pas de conneries ! ). Par ces biais là, il était parfaitement localisé. A moins, comme ce fut sans doute le cas dans notre histoire, qu’il utilise la ligne de la vieille dame chez qui il se trouve au moment de « sa petite affaire ! » (Un livreur, un réparateur, un médecin, et oui ça leur arrive aussi ! Un ami !).

Aujourd’hui encore, je trouve regrettable d’en être arrivé à cesser l’activité, nous ne faisions de mal à personne, bien au contraire, tout le monde y trouvait son compte ; Les filles, les clients, le banquier, les journaux et moi !

CHAPITRE III - CA SENT BON LA PIZZA !

-Tiens ! À ce sujet une question, quel rapport peut-il bien y avoir entre le téléphone rose et la pizza ?

À priori aucun ! Si ce n’est que la seconde allait devenir maintenant mon principal centre d’intérêt, ma nouvelle source alimentaire « dans tous les sens du terme ! ».

Mais avant de vous en parler, je me dois de faire d’abord un petit retour en arrière, de revenir à l’époque post-ambulatoire, celle qui se situe juste après les marchés. Ma nouvelle compagne d’alors, Marlene, non contente de me doter d’une merveilleuse belle- mère, m’offrit en prime un succulent beau frère nommé Frank !

-En fait, le mari de ma belle- soeur que pour des raisons de commodité, j’appellerai ici le plus souvent … mon beauf !

Mon beauf donc, alors que j’avais rejoint la capitale et trouvé un refuge et du travail comme commercial dans l’objet publicitaire, chez un autre de mes beaux frères, vrai celui là, étant le mari de ma sœur, me proposa de louer avec lui une grande et belle maison dans une banlieue chic de la région Parisienne. Ayant trouvé un travail à Rosny sous bois, il ne voulait pas habiter dans une HLM et pensait qu’en se regroupant, on pourrait partager la location d’une demeure bourgeoise. Bien que je n’eusse pas de revenus véritablement quantifiables, je trouvais l’idée séduisante.

Cependant, n’étant pas les seuls prolétaires du coin à lorgner sur ce type de pied à terre, il fallut sortir le grand jeu pour séduire la responsable de l’agence immobilière qui avait en portefeuille la maison que nous convoitions. Il fallut surtout lui présenter des revenus compatibles avec nos snobinardes ambitions. Un savant bricolage façon faussaire métamorphosa des mesquines fiches de paye d’employé en d’autres bien plus honorables de cadre supérieur de chez ELF. La rutilante berline qu’un copain nous avait prêtée pour la visite, acheva de la rassurer sur notre capacité financière à régler les futurs loyers.

Nous voici donc installés dans notre petit castelet, en lisière de Brunoy, charmante petite ville du val de Marne. Chaque famille disposait d’un étage et était parfaitement indépendante.

Tous les matins mon beauf partait travailler au Grand Moulin à Paris ou il avait conquis une place d’adjoint du responsable informatique. Il faut reconnaître qu’il ne s’était pas trop mal débrouillé sur le coup, car n’ayant pour seul bagage q’une photocopie de bac, certifiée conforme par une employée de mairie qui avait eu la gentillesse de lui tamponner la mention, sans lui demander de produire le diplôme original, il avait réussi à obtenir un emploie de niveau Bac plus deux.

Muni de son précieux sésame et d’une simple formation FPA de quelques mois d’analyste programmeur, il avait trompé l’un des plus célèbres cabinets de recrutement Parisien. La supercherie aurait pu durer très longtemps, si un jour, poussant sa chance un peu trop loin, il n’avait commis la bêtise d’accepter un poste de responsable pour l’usine qui se trouvait au Tchad. Sa mission consistait à superviser toute la plate forme informatique du groupe, et à assurer l’entretien et le dépannage éventuel des ordinateurs. C’est dire le niveau de responsabilité.

  1. De grands moments de solitude et d’emmerdes en perspectives !

Bien que je sois très content pour lui, son projet n’arrangeait pas mes affaires, le loyer de la maison que nous avions à payer était un peu trop lourd pour un seul ménage. Quand je le lui fis observer, il me répondit dans ces termes :

  1. T’as qu’à sous louer à des étudiants.

  2. C’est charmant, pensais je, en somme démerde toi !

Coiffé d’un ridicule chapeau colonial blanc trop grand pour sa petite tête, revêtu d’une éblouissante chemisette blanche impeccablement repassée, d’un short blanc qui lui arrivait aux genoux et de mocassins assortis, immunisé contre toutes les maladies possibles et imaginables, grâce aux savants mélanges médicamenteux contenu dans trois monstrueuses seringues, inoculés dans ses fesses, tenant fermement dans sa main la poignée d’ une énorme Samsonite blanche achetée pour l’occasion, il était déjà prêt à s’envoler pour l’Afrique.

- Salut l’ami et bon vent, Frank le Tchadien !...Seulement voila !

Son supérieur hiérarchique, l’ avant-veille de son départ, quelque peu intriqué par les petits bidouillages qu’il avait relevés dans la mémoire de l’ordinateur que Frank utilisait, souhaita vérifier une dernière fois ses aptitudes, tester ses capacités à se dépatouiller seul dans l’hypothèse très probable ou surviendrait un Bug informatique. Bien lui en pris, incapable de dépanner la moindre petite panne, complètement dépassé par l’ampleur des problèmes qu’il devait résoudre, mon pauvre Frank se ridiculisa définitivement.

Démasqué, il du avouer son imposture et accepter sans discuter et sans indemnité une démission sur le champ. J’étais devant la porte d’entrée de notre petit domaine l’après midi de ce jour là où je le vis plus tôt que d’habitude regagner la maison. En voyant sa voiture s’engager dans notre allée, et en croisant son regard dépité, j’eus tout de suite la certitude que son avion décollerait sans lui !

  1. Quand je pense qu’il à horreur des piqûres !

  2. Vous l’aurez compris, nous formions à l’époque un couple déterminé et prêt à tout pour réussir. !

C’est vrai que l’on s’entendait bien tous les deux, bien qu’issu de milieu différents, son père était pilote dans l’armée et avait fait la plus grande partie de sa carrière en Afrique, avec tous les avantages que procuraient à l’époque le fait d’être militaire dans une colonie éloignée. Grande case bourgeoise, personnel de maison, nounous et salaire en conséquence.

Le mien, plus modestement, avait passé le plus clair de son existence à tirer des lignes électriques sur les chantiers et à élever six gosses dont les besoins alimentaires étaient sans commune mesure avec la petite paye qu’il ramenait tous les mois à ma mère !

Malgré où peut être à cause de ces différences, nous nous retrouvions souvent sur de nombreux sujets de conversation, sauf sur celui qui touchait à l’argent et pour lequel nous n’avions pas la même approche, la même philosophie.

Frank voyait en lui un moyen pour exister, pour se réaliser. Pour moi, il était l’outil indispensable pour être libre, pour vivre une vie sans contraintes.

  1. Mais nous étions parfaitement d’accord sur un point, qu’il faudrait ce bouger le cul pour s’en procurer !

Pendant que lui digérait plus ou moins bien son voyage avorté pour l’Afrique, et s’était mis en quête de sous locataires, comme il me l’avait si gentiment suggéré quand il était encore question qu’il parte ; Ne pouvant assurer seul le loyer, j’avais organisé notre rapatriement chez ma sœur. Où là, j’essayais tant bien que mal de vendre des calendriers publicitaires pour le compte de Robert, son mari.

Ce fut une expérience enrichissante qui me permit de faire de nombreuses rencontres entre autres, celle de mon idole de l’époque : Bernard Tapie. Il était pour moi et Frank, l’exemple à suivre, notre gourou. A chacune de ses prestations télévisuelles, nous buvions littéralement toutes ses paroles, son émission « Ambitions » nous galvanisait, nous voulions lui ressembler. Enfin…essayer !

La rencontre avec le phénomène eu lieu à Chailley dans l’Yonne à l’occasion du championnat de France de cyclisme. Il y avait là quelques starlettes du vélo d’alors qui concouraient, et une énorme star d’hier, le regretté Anquetil, légendaire quintuple vainqueur du tour de France qui devait disparaître quelques mois plus tard. Et bien sûr le King Of The Business « Nanar » qui sponsorisait Bernard Hinault.

A cette époque, la société de Robert était fournisseur officiel de l’ AJ Auxerre, club de Foot Ball de première division, pour tout ce qui était objets publicitaires ; stylos, gadgets, tee shirt calendriers etc. Le président de ce club, Gérard Bourgoin était aussi le roi du poulet Français, il avait, par je ne sais quel moyen, réussi à organiser dans ce tout petit village perdu dans l’Yonne (Chailley, lieu de production de ces marques : CHAILLOTINES, DUC), le championnat de France de vélo. Il nous avait chargé d’effectuer un lâcher de ballons à ses couleurs sur la ligne de départ.

- Quelle franche rigolade ces ballons gonflés à l’hélium !

Au fur et à mesure qu’on les gonflait, ils s’envolaient, il fallut en catastrophe battre la campagne pour trouver un filet afin les maintenir au sol. Une fois regroupés, la masse de ballons était telle qu’elle arrivait à me soulever du sol. Robert et d’autres étaient obligés de s’agripper à moi pour ne pas que je m’envole.

-C’est vrai qu’à l’époque je dépassais à peine les soixante kilos. Aujourd’hui, avec mes cent Kilos et plus, ils auraient eu beaucoup plus de mal à me faire décoller ! Quoique ?

Enfin, la cohorte des coureurs s’ébranla et les ballons s’éparpillèrent dans le ciel. Il s’agissait pour les participants de faire cinquante fois le tour d’un circuit de quelques kilomètres tracé tout autour de la commune.

  1. Faut vraiment aimer la pédale pour rester planté des heures sous la pluie à attendre le passage du peloton une fois tous les quarts d’heures ! Et pour supporter la lourdeur des annonces publicitaires sans cesse répétées du commentateur de l’épreuve !

Tellement que le spectacle m’intéressait, je ne sais même pas qui a gagné ! Mon esprit était bien trop occupé ailleurs. J’avais perdu de vue mon idole, évanoui dans la foule. Pas facile d’approcher le champion de l’audimat.

-Un coup ici, l’autre là. C’est un vrai ressort ce mec, il tient pas en place !

Ca y est je le vois, il est juste là, à quelques centimètres de moi. C’est le moment ou jamais de lui parler. Je prends mon courage à deux mains et je fonce droit sur lui, puis d’une voix à peine audible, je l’interpelle.

  1. Hum, Bernard ? Heu MR Tapie ?

  2. C’est pas vrai, il est déjà parti ! Quel nase je fais, même pas capable de me faire entendre et je veux lui ressembler, question grande gueule, il va falloir que je fasse rapidement des progrès !

Finalement dans toute la journée je n'ai jamais pu trouver le moyen de lui parler. Au fond ce n'était peut-être pas plus mal, je me demande bien avec le recul ce que j'aurais eu à lui dire.

" J’allais quand même pas, comme un gros bof lui demander un autographe?"

Mon travail chez robert bien que parfois pittoresque, ne me comblait pas vraiment, le plus gros de mon temps je le passais au téléphone à tenter d'obtenir des rendez-vous avec les acheteurs des grandes sociétés. Il était très difficile de pouvoir les joindre personnellement

Leurs secrétaires, véritables cerbères de service, filtraient les appels et invariablement vous invitaient à envoyer un catalogue de vos produits, ou bien vous répondaient qu’ils étaient en réunion et ne souhaitaient pas être dérangés.

Ce n’est pas sans raison que la France passe pour être le pays champion du monde de la «réunionnite ». Il fallait faire preuve de patience et de ténacité. Mais il fallait aussi avoir de l’imagination car si l’on se contentait à chaque appel, d’être reconduit gentiment mais fermement par une secrétaire zélée on n’était pas prêt de vendre ses tee-shirts et ses calendriers.

J’avais mis au point une petite tactique pour déjouer la vigilance de ces « chiennes de garde ». A leur décharge c’est vrai qu’elles avaient des consignes strictes, des gugusses comme moi qui tentaient de fourguer leur camelote il y en a des dizaines toutes les cinq minutes. Elles devaient donc en amont contenir le flot des appels pour ne pas que leur supérieur hiérarchique sombre sous le nombre. Comme c’est le cas dans les entreprises qui communiquent beaucoup et qui disposent d’un très gros budget de communication.

Ma technique pour contourner cette ligne Maginot téléphonique était assez simple mais efficace. Il était nécessaire au préalable de connaître le nom de ce fameux responsable des achats qui le plus souvent d’ailleurs était une femme.

Dans bon nombre de grandes entreprises, c’est quasiment impossible de connaître leurs patronymes. Voila comment je m’y prenais ;

Moi : « Bonjour je vous appelle au sujet du devis des stylos publicitaires que vous m’avez demandé la semaine dernière » -

La standardiste : « Euh oui, je ne suis pas au courant »

Moi : « Ma secrétaire a eu une personne responsable des achats de chez vous qui lui a demandé de lui calculer un prix pour 10.000 stylos a votre marque. »

La standardiste « Ecoutez je vous passe sa secrétaire et vous verrez avec elle »

Moi « Ce n’est pas la peine de la déranger, mon devis est prêt à partir mais ma collaboratrice a mal noté le nom de la personne qui nous l’a demandée, a qui je dois l’adresser ? »

La standardiste « c’est Madame Sylvie Château qui s’occupe de la pub »

Moi « merci, je lui fais partir mon courrier dès ce soir, au revoir. »

Neuf fois sur dix « bingo », j’avais le nom de la responsable, c’est à dire celui de la personne qui avait le pouvoir de dire « oui » et de vous passer commande.

Restait maintenant à faire le plus difficile, lui parler directement au téléphone et obtenir un rendez-vous !

Je laissais passer une bonne heure, puis je rappelais.

Moi « Bonjour c’est patrice, Sylvie est là s’il vous plait ? »

La standardiste « Sylvie ? Qu’elle Sylvie ? »

Moi « Sylvie Château de la Pub, c’est au sujet des stylos publicitaires, j’ai une précision technique a lui demander »

La standardiste « Ne quittez pas je vous la passe. »

A moi ensuite d’argumenter pour la convaincre de me recevoir car bien sur elle n’avait jamais entendu parler ni de moi, ni de mes stylos !

Quelquefois il arrivait que la standardiste soit plus coriace, disons qu’a elle, « on ne la lui faisait pas ! »

Alors plutôt que d’user ma salive à essayer de la séduire, j’adoptais une autre stratégie.

Bien souvent dans les entreprises chacun dispose d’un numéro de poste, celui du standard ou atterrissent tous les appels, se termine généralement par 00. Ensuite par exemple, pour la compta c’est le 01, pour le service expédition c’est le 02 le 03 pour l’administratif etc.

A moins d’être voyant ou d’avoir beaucoup de chance, c’est rare de tomber du premier coup sur celui de notre « Sylvie château ! » Voici comment j’opérais.

Je composais les huit premiers chiffres connus de la société, puis au hasard les deux derniers. J’atterrissais n’importe ou, soit aux archives, soit à la comptabilité, soit comme ce fut le cas une fois directement sur le poste du PDG de canal+. Et là invariablement je répétais la même phrase.

« Sylvie château ? »

« Non ce n’est pas Sylvie ! »

« Oh, excusez-moi je me suis trompé de poste.»

« Effectivement ici vous êtes à la direction générale »

« Pourtant je croyais bien avoir fait le poste 08 »

« Vous êtes bien au 08, mais Sylvie château c’est le 07 »

« Pardonnez-moi de vous avoir dérangé, je vais rappeler »

« Ce n’est pas la peine, je vais vous la passer directement.»

« Merci c’est très gentil.»

Et voilà le travail ! C’est pas beau ça ?

Inutile de vous préciser qu’un appel qui venait de l’intérieur de l’entreprise avait beaucoup plus de chance d’aboutir qu’en passant par cet abominable standard.

La cerise sur le gâteau ce fut quand le PDG de canal+ me passa directement la responsable de la Pub, qui soit dit en passant était pratiquement injoignable tellement elle était sollicitée.

Je n’ai pas pu résister de lui dire :

« Bonjour Sylvie château, c’est Mr X le PDG qui m’a demandé de voir avec vous pour fixer un rendez-vous. »

Comment refuser un rendez-vous à quelqu’un qui était précédemment au téléphone avec son patron et qui semblait bien le connaître !

Hormis me distraire avec ces petites combines, ce travail m’ennuyait et je trouvais très désagréable le fait d’aller taper à la porte des entreprises pour quémander un rendez-vous. D’autant que ce dernier obtenu, quelle galère et que de compromissions pour placer ses produits.

Heureusement pour moi, un après midi de septembre, le Tribunal de Commerce d’Evry, considérant que la gestion très approximative de mon beau frère ne permettait pas de garantir le recouvrement des créances qu’il avait contracté, mit un point final à mes activités de colporteur.

Manifestement plus sensibilisé par l’ordre d’arrivée des trois premiers trotteurs qui franchissaient le poteau de l’hippodrome de Vincennes que par les formulaires de déclarations trimestrielles de l’URSSAF, ce cher Robert s’empressait de dilapider l’argent qui rentrait en participant activement à l’encouragement de la race chevaline.

Et ce qui devait arriver, arriva. A force de déposer des sommes d’argent considérable sur les chances de chevaux qui le plus souvent n’en n’avaient aucune, il finit par déposer le bilan de sa société.

Quant à moi, c’est au pas de charge que je repris la direction de l’ANPE !

C’est à la même période que le grand-père de Frank cassa sa pipe. Il s ‘appelait Marius.

Je ne suis plus très sur de son prénom, mais ce dont je suis certain c’est du montant de l’héritage dont bénéficia Jeanne sa fille. Donc la mère de Frank.

Plus de quatre cent mille francs ! Cette femme qui n’avait jamais travaillé de sa vie, étant l’épouse d’un militaire de carrière, à l’approche de la cinquantaine, décida de se lancer dans le commerce. Oui mais lequel ?

La chance a voulu qu’au pied de l’immeuble ou elle habitait à Mérignac, existait une petite boutique odorante qui fabriquait et vendait des Pizzas à emporter. Une rapide enquête de voisinage lui apprit que ce petit commerce auquel on ne prête guerre attention était en fait une véritable source de profits. Nous étions en 1985 et à cette époque c’était nouveau.

L’enseigne de ce magasin était PRESTO PIZZA, il portait bien son nom. Quelques minutes d’attentes et vous repartiez avec une savoureuse pizza cuite sous vos yeux. L’avantage de ce type de commerce de vente à emporter est qu’il bénéficiait d’un taux de TVA à 5.5% au lieu des 20.6% appliqués dans la restauration traditionnelle. A chiffre d’affaire égal, par exemple pour celui de cent mille francs, d’un coté vous reversiez à l’état 5500 F de TVA pour des pizzas à emporter, et de l’autre, pour des pizzas mangées sur place, le restaurateur devait quant à lui payer 20.000 F. Ces petits 14500 Frs de bénéf en plus, faisaient toute la différence.

Cette boutique fonctionnait sous contrat de Franchise, le propriétaire de la marque et le créateur du concept s’appelait Mr Balazun. Aux dires de certains, il avait ramené cette idée d’Amérique.

Il possédait déjà trente pizzerias. Dix étages plus haut, Jeanne n’eut pas de mal à se laisser convaincre qu’elle avait sous les pieds le commerce idéal pour faire fructifier les économies de ce pauvre Marius.

Elle signa un contrat de franchise PRESTO PIZZA. A partir de ce jour là, commença la saga de la pizza !

C’est Place Saint Projet à Bordeaux (ça ne s’invente pas !) qu’elle concrétisa le sien. Elle loua une toute petite boutique qui donnait pour partie sur la place et pour l’autre dans une ruelle adjacente. Au total, en comptant les toilettes, à peine 30 m². Cela ne l’empêcha pas, malgré la promiscuité de son local et la qualité de son emplacement, de connaître dès l’ouverture un véritable succès.

Il va de soit, qu’aussi bien Frank que moi, suivions avec grand intérêt cette nouvelle expérience. Cela faisait plusieurs mois que nous cherchions une activité qui puisse enfin nous permettre de nous révéler.

Nous- nous étions fait la promesse d’être riche avant la trentaine. Lui ayant vingt cinq ans et moi vingt huit, nous n’avions plus de temps à perdre.

Par l’entremise de sa mère, Frank rencontra ce Mr Balazun. Celui-ci lui fit la proposition suivante :

-Puisque vous habitez Paris, que diriez-vous d’y développer l’enseigne PRESTO PIZZA, je vous donne l’exclusivité sur toute l’Ile de France.»

L’affaire fut rondement conclue et voilà donc mon beauf titulaire de la Master Franchise PRESTO PIZZA.

Quand il me parla de l’accord qu’il venait de signer, je lui fis remarquer qu’il aurait été plus judicieux de développer sa propre marque. Pourquoi enrichir ce Mr Balazun alors qu’il était très facile de recopier son concept. 10ème conseil: Il me semble me souvenir que c'est Bernard Tapie qui disait:"quand je tombe sur un système ou une affaire qui marche bien, plutôt que d'essayer de réécrire l'histoire et de modifier le concept, je le recopie à l'identique."

"Alors pourquoi s'enquiquiner à vouloir tout changer? Dites vous bien que si ça marche bien comme ça, c'est qu'il y a sans doute de bonnes raisons." Ok?

Visiblement dans sa hâte il n’y avait pas pensé. Finalement, lors ce cette conversation, nous décidâmes de nous passer des services de ce dernier et de monter ensemble notre propre chaîne de pizzerias sous l’enseigne La boîte à pizza.

- Au diable le contrat de Master Franchise signé à Bordeaux !

Nous- nous mimes à la recherche d’un local à Paris, c’est moi qui le premier le trouva. Dans le XIII ème arrondissement, boulevard de Charonne. La boutique idéale étant trouvée, il ne restait plus qu’à en financer les travaux et le matériel.

Pour Frank, pas de problèmes, maman était là, elle avancerait l’argent qu’il lui faudrait. Pour moi, c’était plus compliqué, ayant été licencié économique lors de la liquidation judiciaire de l’entreprise de Robert, j’attendais encore de percevoir les indemnités de licenciement auxquelles j’avais droit.

La somme que je devais toucher représentait en gros la moitié de l’investissement nécessaire à l’agencement du magasin. Nous serions donc sur un pied de parfaite égalité.

Curieusement Frank précipita les choses et décida de ne pas attendre plus longtemps la rentrée de cet argent. Dans un esprit de partage des taches, disait-il, moi j’avais trouvé le local, lui allait se charger de signer le bail.

Sitôt la remise des clés effectuées, je commençais seul les travaux, mon beauf et Sonia ma belle sœur prétextèrent un rendez-vous urgent à Bordeaux pour partir le jour même.

- C’était un vendredi et je me souviens qu’il faisait très beau !

Le lundi suivant, pas de nouvelles de mes deux tourtereaux. Leur était-il arrivé quelque chose ? Avaient-ils eu un accident ? Inquiet, j’appelais ma belle mère pour en savoir un peu plus.

- Tout va bien me dit-elle, ils sont partis en vacances en Espagne !

- En vacances ? Mais il est taré ce mec pensais-je, partir en congés en pleine création d’entreprise !

J’eus, à ce moment là, comme un mauvais pressentiment. Après tout, je ne le connaissais pas beaucoup ce mec. La suite des évènements allait confirmer mes doutes. Jugez plutôt !

Huit jours plus tard, je savais qu’ils étaient rentrés, le dimanche soir. Mais ils ne m’avaient toujours pas contacté.

Décidément ce beauf n’était pas clair ! Non seulement il ne m’avait pas donné de signes de vie depuis une semaine, mais en plus j’appris qu’il était rentré accompagné de sa mère et d’un type chargé de faire les travaux du magasin, alors qu’il était convenu que nous devions les faire nous même.

- Je sentis la colère monter en moi !

Le lundi matin, je me rendis au magasin où je surpris toute l’équipe en train de prendre les mesures et d’imaginer la conception du magasin. A ma vue, malgré un léger bronzage Ibérique, Frank pâlit. Comme un enfant pris le doigt dans un pot de confiture.

Sommé de s’expliquer sur son attitude, voilà l’explication embarrassée qu’il tenta de me faire gober.

- Ecoute patrice, (ça démarrait mal, quand on commence par vous demander d’écouter, la main posée sur votre épaule, c’est que l ‘on a quelque chose à vous mettre !) J’ai discuté avec ma mère et elle m’a conseillé de faire le magasin tout seul. Etant donné que tu n’as pas encore reçu ton argent, et vu que c’est elle qui avance les fonds, elle pense que c’est mieux ainsi. (Allez donc savoir pourquoi, mais depuis ce jour là chaque fois qu’une personne pose sa main sur mon épaule, instinctivement je serre les fesses.)

Sur le coup, j’ai hésité deux secondes entre deux réponses, la première, lui foutre mon poing sur la gueule, la seconde, le raisonner. J’ai choisi la voix de la raison, ma compagne m’ayant demandé que quoi qu’il arrive, je garde mon sang froid. Autant éviter les brouilles familiales. Avec le recul, je pense que ce n’était pas le meilleur choix, d’autant que je n’étais pas encore au bout de mes surprises.

Ce qui en fait m’avait retenu du lui casser la figure, c’est que je me disais qu’ après tout, le bail nous appartenait à tous les deux, et que l’on reprendrait la discussion quand les travaux seraient achevés.

11ème conseil : dans un commerce, le document le plus important est le bail ! C’est lui et lui seul qui détermine la propriété du fond. Si vous devez signer un bail et si vous êtes plusieurs associés, faîtes bien mentionner le nom de tous les associés surtout si elle n’est pas encore créée. Ne jamais laisser l’un des actionnaires mettre le bail à son nom. Dans le cadre d’une société en formation, faire figurer la mention « entre le bailleur et la société X en cours de formation représentée par ses associés X Y Z » Sinon, si pour une raison ou une autre la société n’était pas créée, c’est le signataire du bail qui se retrouverait l’unique propriétaire du fonds de commerce.

Combien j’aurais aimé à cette époque lire quelque part ce précieux conseil, car vérification faite auprès de l’agence, ce cher Frank avait mis le bail à son seul nom. Voilà comment on se fait gentiment sortir d’une affaire qui avait laissé espérer le bout du tunnel. En d’autres termes, cela s’appelle se faire baiser sans jamais atteindre d’orgasme.

  1. Quand je vous disais que j’aurais du rester sur ma première idée !

Pour me consoler, il ne me restait plus qu’à me dire que la prochaine fois, si l’occasion devait se représenter je saurais comment faire.

- Voyez comme il est simple de positiver !

Cependant, resté seul dans mon coin, j’assistais impuissant au succès de cette première pizzeria qui devait devenir le premier maillon d’une chaîne qui compte à ce jour soixante- dix magasins.

Le temps passa, je le mis à profit pour « m’essayer » dans l’édition, j’avais dans l’intervalle pris des cours de rédaction de lettres publicitaires. D’après mon professeur Christian H.Godefroy, on pouvait tout vendre par correspondance grâce à une lettre bien rédigée. Lui même en avait fait son gagne pain et ça lui réussissait plutôt bien. Je lui avais acheté, par correspondance, tous les tomes de son cours intitulé « Comment écrire une lettre qui vend »

Après avoir ingurgité l’ensemble de ses techniques et estimant être prêt à les mettre en pratique, je décidais de les tester.

Je créais pour cela, les Editions Floréal, je trouvais que ce nom sonnait bien à l'oreille

- Fallait-il encore que je sache quel livre vendre!

- Qui traiterait de quel sujet, je n’en avais pas la moindre idée !

Il me fallait trouver un thème susceptible d’intéresser un grand nombre de lecteurs et ensuite dénicher la personne capable de me l'écrire (car je m’en sentais complètement incapable). Il était primordial aussi que son contenu soit suffisamment attrayant pour susciter en eux un acte d’achat. « Au fond me disais-je, qu’est ce qui peut bien le plus préoccuper les gens ? », Quatre orientations se dégagèrent aussitôt : La santé, l’amour, le sexe, l’argent. Les trois premiers, bien que certainement propices à deux belles envolées littéraires ne m’inspiraient pas.

« L’argent, voilà le sujet qui peut le plus décider les gens à commander et à m'envoyer un chèque ! »

Notamment si le livre leurs promet la clé pour en gagner beaucoup et rapidement.

Déjà le titre du livre raisonnait dans ma tête

" De l'argent pour tous!"

- Si ça ce n’était pas vendeur !

Un ami de ma sœur aînée, Marc, étudiant en géologie à la faculté de Toulouse, grand adepte de la « Rose »et membre actif de cette société ésotérique secrète proche de la Franc Maçonnerie, se proposa de me l’écrire.

Sur l’instant je lui en fus très reconnaissant, et lui donnais carte blanche. Au fond de moi je me demandais bien quand même ce qu’il allait pouvoir raconter et surtout, quelles recettes miracles il dévoilerait car,

-Personne ne lui connaissait de fortune personnelle!

La seule chose qui me souciait vraiment je l'avoue, c'était justement son appartenance à cette société occulte. Non pas que je sois contre l'enseignement qu'elle prodiguait ou les thèses qu'elle défendait, bien au contraire, mais je craignais que son livre se trompe de cible, qu'il soit trop profond, trop intellectuel, qu'il manque de concret. En un mot qu'il soit complètement hermétique pour mes futurs clients. Manière de bien le conditionner, j'insistais longuement sur le coté pratique et fonctionnel que je souhaitais qu'il ait.

Et pour qu'il ne perde jamais de vue l'objectif premier de ce livre, je lui dévoilais le titre que j'avais d'ores et déjà arrêté pour ma lettre:

« Comment devenir riche plus vite

Que vous ne le pensez ! »

Car de mon coté, sans plus attendre et sans en connaître le contenu, je commençais la rédaction du texte publicitaire qui devait servir à le vendre. Je n'y allais pas par quatre chemins, usant et abusant de superlatifs aussi exagérés qu’invérifiables. J'utilisais toutes les ficelles que mon maître m'avait enseignées du style:

- Vous voulez gagner de l'argent, beaucoup d'argent? Rapidement? -- De qu"elle somme avez-vous besoin dans les prochains jours?

- Découvrez le moyen infaillible pour devenir riche plus vite que vous ne le pensez! !

- Lisez vite le livre du professeur THAZEL

(C’est sous couvert de se pseudo qu'avait choisi d'écrire) et vous aussi, voyez comme il est facile de s'enrichir.

- Que diriez vous de partir en vacances six mois par an, de rouler dans le dernier modèle de cette berline Allemande qui vous fait tant rêver, de mettre à l'abri toute votre famille dans une somptueuse villa, avec piscine?

- Voyez comment faire dans le chapitre II, tout est expliqué, vous n'avez qu’à suivre ces conseils, pas à pas ils vous mèneront vers la richesse.

- Attendez, je ne vous ais pas tout dit, page 45 par exemple, vous apprendrez comment multiplier par dix vos revenus en appliquant une formule longtemps tenue secrète par ceux qui se sont déjà enrichis et qui pourtant est très simple à mettre en pratique. Cette seule révélation vaut des millions, ici elle vous est dévoilée pour le prix d'une cartouche de cigarettes.

- Ne laissez pas passer cette opportunité, procurez-vous sans plus tarder le livre "De l'argent pour tous" etc.

Sur plus de quatre pages j'argumentais, je promettais, je démontrais avec qu'elle facilité on pouvait s'enrichir alors que ne l'oublions pas,

- J'étais moi-même au chômage!

Fiers du résultat final, j'attendais avec impatience de recevoir le manuscrit de Marc. Il avait pris un peu de retard et je commençais à trouver le temps un peu long d'autant plus que ma publicité était déjà imprimée et qu'une annonce presse était programmée pour dans deux semaines.

- Enfin je l'eus en main ce bouquin!

Cent pages, pas une de plus, écrites à la main sur un petit cahier d'écolier.

- Il s'est pas foulé l'animal pensais-je.

Deux mois pour accoucher de cent pages ramenées à quatre vingt une fois dactylographiées. Enfin, pour l'heure, l'essentiel était ailleurs, plus exactement à l'intérieur.

C'est bien calé au fond d'un fauteuil en cuir les deux jambes en l'air et les pieds posés sur un coussin, la porte de mon bureau fermée à clé pour ne pas être dérangé que je commençais ma lecture. Position parfaite pour oxygéner le cerveau et pour savourer sereinement un ouvrage tant désiré.

Un quart d'heure plus tard.

- Voila, c'est fini je l'ai lu!

- Alors? Me demanda Marlène, bondissant de sa chaise quand je réapparus dans l'embrasure de la porte.

- Résultat?

Dépité je lui répondis.

- Je n'ai rien compris!

- Le ciel me tombait sur la tête.

Des pages entières d'analogies, de théories, de métaphores plus abstraites les unes que les autres. Rien de concret, aucune technique, aucune méthode susceptible d'être mise en pratique par le commun des mortels. Rien n'était dévoilé, tout était caché. A moins d'être un initié, ce livre était complètement fermé.

- Je me demande même si Champollion serait parvenu à le décrypter?

- Vous voulez savoir ce qu'il avait écrit?

Pour faire court, il avait en quelque sorte, revisité à sa façon la bible. - Aide toi le ciel t'aidera!

- Il faut donner pour recevoir.

- Demande et tu recevras etc.

- Un texte à un milliard d'années lumières du mien!

- J'étais pas dans la merde!

Moi qui promettais à tout va, satisfait ou remboursé dans ma pub, fallait m'attendre à une avalanche de retours. Et puis, au prix où je comptais vendre ce bouquin, valait mieux entrer dans une église pour écouter ce genre de conseils, là au moins c’est gratuit, car à moins d'un miracle, le seul pèlerin qui pourrait s'enrichir en l'achetant c'est celui qui en même temps qu'il irait le chercher à la poste, prendrait au passage un ticket gagnant du loto!

12ème conseil: Vous- vous dites sans doute qu'il faut être fou pour faire imprimer un texte avant d'avoir tout finaliser. Vous avez raison, mais sachez que je ne suis pas le seul dans ce cas, qu'il est courant dans les affaires de mettre la charrue avant les bœufs. Soit que l'on est pressé de voir le fruit de son travail, soit que l'on pêche par excès de confiance. Comme par exemple faire figurer sur un prospectus imprimé à des milliers d'exemplaires un numéro de téléphone que France TÉLÉ COM vous a donné de façon orale, et puis le jour de l'installation on vous indique que le numéro est changé! Comme aussi faire tirer dix mille brochures reliées ventant le sérieux de votre entreprise, en faisant une confiance totale à votre imprimeur et s'apercevoir le jour de la livraison qu'il a mis vous concernant MR DUCON au lieu de MR DUMON.

  1. Ne jamais se précipiter

  2. Relire et faire relire ses textes

  3. Toujours signer un "bon à tirer"

Voila comment finissent à la poubelle des milliers de publicités magnifiquement imprimées mais sans le moindre rapport avec le produit qu'elles étaient censées venter. Et avec elles disparurent à peines nées, les Editions Floréal.

Pour la petite histoire, sachez que quelques exemplaires ont étés tout de même expédiés, un seul est revenu accompagné d'un gentil petit mot. Je vous le livre tel quel:

- C'est quoi cette merde?

Cette courte parenthèse littéraire étant refermée, il était urgent que nous quittions la région Parisienne pour le climat plus clément de l'Aquitaine car bien évidemment toutes ces conneries eurent un coût. Les huissiers ayant pris le relais de mon imprimeur pour me faire payer l'ardoise que je lui avais bien involontairement laissée.

Pendant ce temps là, les pizzas par centaines cuisaient dans les fours des Boites à Pizza que mon cher Frank avait développé

A présent il était lui aussi implanté à Bordeaux et suivait d'un œil plus ou moins moqueur mes turpitudes commerciales.

Nous étions revenus dans de meilleures dispositions, j'avais passé dans la case des pertes et profits mon éviction de la Boite à Pizza.

Oubliées nos querelles d'entant, j'avais même installé mon nouveau bureau à deux pas du siège de sa société. Sa mère aussi était toujours dans les parages, elle avait prie en location un autre local pour cette fois-ci, faire un restaurant de… pizzas. Ne sachant plus très bien vers ou m'orienter, Frank me suggéra de créer un boite d'agencement de magasins, sa mère pouvant être mon premier client.

L'idée me séduisit, après tout pourquoi pas! Il y avait une importante demande dans ce secteur. Bien que parfaitement incapable d'accrocher un tableau au mur sans me "foutre" un pet sur les doigts ou en cassant une multitude de forets, je me lançais dans le bâtiment.

Je recrutais par petite annonce un chef de chantiers à qui je laissais le soin de constituer une bonne équipe et sur qui je comptais me reposer pour tout ce qui concernerait les aspects techniques du métier, car mon travail à moi se limiterait à la seule recherche des clients. Je découvrais un autre monde, celui des maçons et des plâtriers, celui des forts en gueules et en amitiés. Aux yeux de tous, j'étais comme eux, un professionnel, il n'y avait que mon conducteur de travaux qui connaissait la vérité. En règle générale les gens ne font pas confiance à ceux qui ne connaissent rien à leur métier.

Cette chère Jeanne, bien entendu, malgré les suppliques de son fils, choisit une autre équipe pour agencer son restaurant. Nous n'étions pas plus chers, mais elle estimait qu'elle ne pouvait pas se permettre de prendre le risque de confier ses travaux à un agenceur sans expérience. Ce que je compris parfaitement…mais enfin! Il en fallait un peu plus pour me décourager, le succès de mon entreprise ne pouvant reposer sur les seuls travaux du "Scaralamucha" de Bordeaux.

Tout alla très bien pendant quelque temps, des petits chantiers par ci par là, juste de quoi faire bouillir la marmite. Jusqu'au jour où mon chef eut une idée, pensait-il, géniale.

-Pourquoi ne pas se spécialiser dans les travaux de gros œuvre de maçonnerie? Lança t'il.

-C'est-à-dire?" répondis-je

-On pourrait constituer une équipe mobile de maçons qui interviendrait à la demande et dans l'urgence, une sorte d' SOS Maçons. Poursuit-il.

Son projet reposait sur un constat. C'est quand on en a le plus besoin qu'on ne trouve pas de maçons, toutes les entreprises lors d'une surcharge de travail, rencontrent le même problème.

Autant vous dire tout de suite que je partageais la même analyse en voyant là effectivement, un bon moyen pour accroître nos profits.

Un mailing envoyé à la plupart des Pavillonneurs de la région bordelaise confirmera qu’effectivement l’idée était bonne, que la demande existait.

Nous n’eûmes aucun mal à trouver des clients. Bien que largement sous équipés, les constructeurs nous confièrent leurs travaux de gros œuvres. Cinq pavillons à faire des le premier mois, les fondations et tous les murs extérieurs. Je dus embaucher une vingtaine de maçons.

Malgré les nombreuses mises en garde de mon conducteur de travaux qui m’invitait à plus de prudence, j’acceptais tous les chantiers sans la moindre étude de moralité et de solvabilité des entreprises avec qui je contractais.

Les premières maisons furent livrées en temps et en heure et mes factures, rapidement payées. C'est-à-dire après cinq ou six relances par courrier puis au téléphone suivi de quelques déplacements intempestifs.

Tout allait pour le mieux donc, jusqu’au jour où je pris la commande de trop, à savoir la construction de trois pavillons pour un même client.

Faisant une nouvelle fois fi des recommandations de mon directeur des travaux. Le devis avoisinait les 300.000 Frs, un paiement par traite en fin de chantier fut conclu.

Notre mission accomplie, je remis en banque à la date convenue sa traite. Ça coïncidait parfaitement avec la période ou je devais faire les salaires. Le lundi matin suivant était donc jour de paye, tout mon personnel était déjà réuni dans l’atelier dans cette attente.

Arrivé un peu à la bourre, je saluais tous le monde d’un large sourire et je me précipitais dans mon bureau pour voir sur mon minitel le solde de mon compte.

- Et la, catastrophe ! le compte était à moins je ne sais plus combien au lieu d’être largement positif, la traite avait été rejetée.

- Je ne sais pas si vous avez vu le film l’arnaque, mais là devant mon écran, j’avais l’air aussi con que l’acteur découvrant, après avoir misé tout son tapis, le carré de valet de Robert Redford alors qu’il était certain qu’il n’ avait qu’un brelan.

Le brouhaha provenant de l’atelier me ramena précipitamment à la triste réalité :

- Je n’avais pas d’argent pour les payer !

Pris de panique je téléphonais à mon comptable qui me suggéra de déposer le bilan de ma société tout de suite, afin que les salaires soient pris en charge par les assurances.

Restait plus maintenant qu’à annoncer la bonne nouvelle à mes employés.

  1. Je ne souhaite à personne de se retrouver dans pareille situation. Car, comment expliquer a des types qui ont travaillé durement pendant un mois, à qui on à demandé d’accélérer la manœuvre pour être dans les délais, qui n’ont pas rechigné à le faire, qui ont fait des heures plus que supplémentaires, qui vous ont vu visiter les chantiers dans la Porche 928 de votre beau frère, qu’ils ne seraient pas payés.

- Et surtout, comment s’y prendre pour ne pas se recevoir un grand coup de pelle dans la gueule ? »

Pas question pour autant de me dédouaner, car au fond, le véritable responsable c’était moi, je n’avais qu’a mieux choisir mes clients. N’empêche qu’il fallait maintenant que je sorte de mon bureau pour les affronter.

Dans un silence glacial, l’assistance m’écouta détailler la situation. Soudain l’un deux s’écria.

  1. Quel enculé ce mec, il faut lui casser la tête !

Sur l’instant je crus qu’il parlait de moi, mais non, c’était de l’autre enfoiré de client.

- Ouf !

Il fut rapidement décidé qu’un petit comité lui rendrait visite à ses bureaux. Pas vraiment enthousiasmé par cette hypothèse, craignant un possible dérapage, je dus cependant m’y résoudre.

Armés de pelles et de manches de pioches, nous voila donc partis régler nos comptes à cet escroc.

Notre soudaine irruption dans son bureau n’eut pas l’air de le surprendre, c’est le sourire au coin des lèvres qu’il nous ouvrit la porte. A son regard, je compris tout de suite que nous ne serions pas payés. Sans même écouter ses explications, je le menaçais de vider son bureau. A quoi il répondit que rien ne lui appartenait, que tout était en location : les bureaux, la photocopieuse, les ordinateurs etc.

- Sachez aussi, rajouta t’il sans se démonter, que je viens de déposer le bilan.

Cette dernière annonce me fit l’effet d’un coup de massue, c’en était fini de mon espoir d’être un jour payé.

J’eus beaucoup de mal à refreiner les pulsions meurtrières de mon équipé sauvage. Quelques coups de manches de pioches s’abattirent néanmoins sur le pauvre ordinateur de sa secrétaire qui s’enfuit terrorisée se réfugier dans les toilettes. Puis, juste au moment où allait s’enclencher une bataille générale, quelqu’un hurla que la police arrivait. Comme un seul homme nous évacuèrent le terrain et rembarquèrent illico dans nos véhicules.

- Clap de fin, coupez !

Il va de soit, que je ne fus jamais réglé de mes factures, il ne me restait plus à présent qu’à déposer mon bilan.

13ème conseil : Vous l’aurez noté, si j’avais suivi les conseils avisés de mon conducteur de travaux je n’en serait peut-être pas arrivé là.

Cependant, à l’époque, il n’était pas très facile de connaître réellement la situation financière des sociétés. Il n’y avait pas comme aujourd’hui tous ces services de veille (minitel, Internet, info greffes) qui vous tiennent informé en temps quasi réel des turpitudes des entreprises. C’est pourquoi aujourd’hui sachant cela, il serait criminel et irresponsable de vous engager dans des prestations ou commandes coûteuses sans une enquête approfondie sur la solvabilité de vos futur clients et surtout sans leur demander au moins 50% d’acompte à la commande. Même (surtout) si ils sont très sympas et que vous les « sentez bien ».

Quelques jours plus tard, accompagné de mon expert comptable, je grimpais à grandes enjambés les marches de l’interminable escalier qui menait à la salle d’audience du tribunal de commerce de Bordeaux où je devais comparaître à 14 heures.

- Bien entendu, nous étions en retard !

Au bout du compte ce n’était pas la peine de tant se stresser, car parvenu au sommet à moitié asphyxié, je constatais avec effarement que nous n’étions pas les seuls à être convoqué. La salle d’attente était comble mais étonnamment silencieuse, elle débordait sur le couloir où des types endimanchés déambulaient plus ou moins anxieux, certains s’entretenaient à voix basse avec leur avocat ou bien avec leur comptable, d’autres, visiblement plus inquiets, malmenaient des classeurs qu’ils ne cessaient d’ouvrir et de refermer comme pour se rassurer une énième fois qu’ils n’avaient rien oublié. Jetant ci et là un œil complaisant sur leur compagnons de déroute tout en essayant, l’air de rien, d’évaluer selon l’épaisseur de leur dossier, le montant de leur dépôt de bilan. Le mien n’était pas très important, moins de quatre cent mille Francs ce qui pour l’époque était insignifiant. A peine rassuré par la présence de mon expert comptable, je fus appelé à l’audience.

Invité par le Président du tribunal à m’approcher de la barre pour expliquer les raisons de ma déconfiture, toujours flanqué de mon comptable qui ne me quittait pas d’une semelle, je pris la parole :

- Monsieur le Président, j’ai été victime d’un gros impayé ce qui m’oblige à déposer mon bilan faute de trésorerie suffisante pour faire face à cet incident.

Le Président.

- Souhaitez-vous continuer la poursuite de votre activité ou voulez-vous la liquidation judiciaire de votre société ?

L’expert-comptable demandant la parole.

- Monsieur le Président, mon client n’envisage pas la continuation de son entreprise car il n’a plus de personnel.

- Très bien, vous pouvez vous rasseoir. Je déclare la mise en liquidation judiciaire de la société Mark et tex (c’était le nom de ma boite) et nomme Mr B. liquidateur Judiciaire.

Et voilà, terminé ! C’en était fini de mon aventure dans les BTP. En cinq minutes tout avait été joué, la pression et l’angoisse des jours précédents l’audience étaient retombées, peu à peu le calme revenait.

- Le calme certes mais pas la fin des emmerdes !

Car n’ayant pas, comme tout entrepreneur droit au chômage, il devenait urgent que je secoue mes méninges pour me trouver de quoi vivre.

Je n’eus pas à chercher bien loin le choix de ma nouvelle orientation, j’avais devant moi un exemple trop criard pour ne pas attirer mon attention :

- Mon beauf et ses Pizzas !

Je ne peux pas dire qu’il fut vraiment enthousiasmé de savoir que j’avais décidé de revenir sur le créneau dont j’avais été prématurément évincé. Il avait pris une confortable avance sur moi en ouvrant une dizaine de pizzerias et il considérait quelque part, que c’était son domaine réservé, sa chasse gardée et qu’en quelque sorte, ce serait mieux pour tout le monde si je pouvais aller voir ailleurs.

- Ben voyons !

Lui laissant sous-entendre une possible collaboration dans la ville de Toulouse où je comptais m’installer et moyennant l’apposition de sa marque comme enseigne de mon magasin, il consentit malgré tout à me vendre du matériel d’occasion que je lui payerais plus tard.

Je trouvais facilement un local à Toulouse, rue du Faubourg Bonnefoy. Précédemment une pizzeria qui avait fermé suite à une gestion plus que douteuse de l’ancien dirigeant. Il n’y avait pas de pas de porte à payer, ni de droit d’entrée. Elle était en plus, quasiment agencée. Un comptoir en bois verni, quelques mange- debout, seuls manquait à l’appel, un four, une chambre froide et le pétrin. Tout cela me semblait de bon augure et me confortait dans l’idée que la chance revenait. Je ne me souviens plus comment je m’y suis pris pour la frigo et le pétrin, par contre je me rappelle très bien la galère pour faire venir de Paris le four à pizza. C’est mon Beauf qui me le vendit, un énorme four de la marque « Maurice » qui pesait une tonne. Il posa juste une condition :

- Que j’aille me le démonter et que surtout,

- Je me démerde pour le Transporter jusqu’à Toulouse.

Solidement encastré dans le mur, ce « dur à cuire » me laissa sans voix quand je vis sa grandeur et sans bras quand je me mis à vouloir le dégager de son sarcophage. Malgré tous mes efforts, pour le déceler, il ne bougea pas.

- Pas même d’un millimètre !

Bien entendu, dans ce fichu local, il n’y avait pas de lumière et lui trônait bien au fond du magasin, comme un fait exprès, juste là où c’est difficile d’accès, pile à l’endroit même où l’on ne voudrait pas qu’il fut.

Pour ne pas arranger les choses, j’avais choisi un vendredi pour lui faire son affaire et qui plus est, la vieille d’un long week-end. En somme un jour idéal pour déménager un engin pareil.

- Essayez voir, de faire venir un 38 T un vendredi après midi en plein cœur de Paris, et vous comprendrez mieux mon désarroi.

Car entre temps, un coup d’œil rapide sur le volume du coffre de mon break Peugeot m’avait vite persuadé que « Maurice » et moi ne ferions pas ensemble le chemin du retour vers Toulouse.

- Du moins pas dans ma voiture !

Légèrement abattu et passablement agacé par ce constat, je balançais rageusement un coup de pied dans un vieux journal d’annonces gratuites qui traînait par terre et qui semblait me narguer avec sa photo de couverture montrant un beau camion tout neuf avec un type assis au volant qui disait, arborant un sourire béat :

- Un jour ou l’autre vous en aurez besoin !

Mais pour aussitôt me précipiter pour le ramasser car me vint subitement l’idée que je pourrais peut être y trouver à l’intérieur une solution à mon problème. Effectivement, plusieurs annonces proposaient du transport urgent d’objets encombrants.

Le premier appel fut le bon.

- Il n’y a pas de problème monsieur,

L’employée qui me répondit me confirma qu’elle pouvait m’envoyer une équipe de gros bras dans la demi-heure qui suivait. Juste avant de raccrocher je lui demandais tout de même le tarif de la prestation

- Environ dans les 500 Frs, mais le prix vous sera confirmé sur place. Me dit elle suavement.

- Bon, 500 Frs pour aller du centre de Paris au plus proche transporteur en périphérie, cela me semble raisonnable. Pensais-je.

Et puis comme je n’avais vraiment pas d’autre solution dans l’immédiat, j’acceptais son offre.

Une bonne heure plus tard, les gaillards se pointèrent, quatre au total et tous taillés dans du granit.

- Bonjour monsieur, il est où l’animal à charger ?

- Suivez-moi les dockers c’est au fond que ça se passe, il est là !

Trente secondes plus tard, l’ambiance n’était plus à la rigolade, passées les civilités d’usages :

- Après-vous.

- Mais je vous en prie etc.

- Ola la la, mais il est énorme ce four, vous ne nous aviez pas dit ça au téléphone.

J’ai tout de suite senti qu’il allait y avoir une embrouille. Le système est parfaitement usité et, je m’en suis rendu compte plus tard, connu de tous. A part évidemment des clampins comme moi débarquant de province.

On vous annonce au téléphone un prix acceptable, puis une fois sur place, alors même que vous n’avez plus le temps de faire appel à un autre prestataire, vous apprenez que le prix a triplé. Oh des raisons, on vous en trouve des centaines :

- Vous ne nous aviez pas dit qu’il était au fond d’une pièce, qu’il pesait une tonne, qu’il était aussi large, etc.

Me voilà bien avancé ! Fallait- t-il tolérer ce chantage ?

- Et bien non !

De colère, je les ai envoyés se faire « foutre » eux et leur camion. Pas perturbés pour autant, ils sont restés prés d’une heure stationnés devant le magasin à attendre que je change d’avis. Se disant sans doute que ce grand « con » finirait par craquer.

Le grand C n’a pas cédé, bien qu’il fallait que je débarrasse absolument ce four pour le mardi matin car le local était reloué.

On dit souvent que la colère fait faire des choses que l’on ne pourrait pas accomplir dans un état normal, c’est vrai !

Voulant à tout prix leur montrer de quoi j’étais capable, je me suis positionné devant le four dans la posture d’un Sumo prêt au combat et, dans un cri de rage d’un coup d’un seul, je l’ai décelé du mur. J’ai ensuite réuni quelques morceaux de bois qui traînaient dans le local et m’en servant comme d’un escalier j’ai fait glisser « Momo » angle par angle, tout doucement vers le sol. Puis, petit à petit, sur mes skis de bois improvisés, je l’ai fait avancer jusqu’à la porte d’entrée.

Stupeur générale dans « l’Estafette » garée devant la vitrine. Le chef du quatuor visiblement impressionné par ma démonstration de force, lâcha le volant de son camion pour venir me faire une contre proposition de prix.

Assis sur mon four, fier comme Artaban et le regardant bien droit dans les yeux, je lui conseillais gentiment d’aller voir ailleurs si j’y étais.

14ème conseil : Se trouver le dos au mur, est une situation peu enviable. Aussi, gardez toujours à l’esprit que si vous faites appel à un seul fournisseur, prestataire, transporteur etc. Vous n’aurez peut-être pas le temps de vous retourner en cas de défection de ce dernier. Encore une fois, n’hésitez pas à faire faire plusieurs devis. Soyez parfaitement clair et précis dans vos demandes de tarif, dans la mesure du possible, faites vous les confirmer par écrit. n’oubliez aucun paramètre qui pourrait faire grimper la note finale. Quitte à passer pour un gros « lourdaud » dites à votre interlocuteur que vous n’avez pas bien compris, et faites le répéter.

« Attendez avant de continuer ! C’est très sérieux ce que je vous dis là ! Vous verrez, deux fois sur trois vous ne suivrez pas ces conseils.

Vous entendrez alors une petite voix vous dire…

J’attendis un bon quart d’heure avant que les quatre molosses disparaissent définitivement de ma vue, ils commençaient à devenir collants. Ceci étant dit, mon problème n’était toujours pas réglé.

Avec en plus quelques courbatures, j’en étais au même point.

C’est alors que je pensais à mon amie « Dédé ».

- Ah, Dédé !

C’était la femme d’un copain de « tôle » à Fresnes. Robert BORI.

Son mari et moi avions débuté notre carrière de « Maton « ensemble. Lui venait de Cahors et cette proximité géographique de Toulouse nous avait rapprochée. Nous avions quasiment le même accent et nous nous sentions l’un comme l’autre déracinés. J’aurai l’occasion de revenir plus tard sur notre parcours commun. Car pour l’instant c’est sa femme qui me revint à l’esprit et dont j’ai le plus besoin.

Il se trouve qu’elle travaillait depuis des années en tant que cadre dans une société de transport. Nul doute qu’elle trouverait une solution à mes ennuis.

- Et quelle solution !

En deux temps trois mouvements, un superbe camion muni d’un hayon, apparut devant le magasin. Quelques minutes suffirent au chauffeur muni d’un tire pale pour charger mon encombrant colis. Le mardi matin suivant, il était déchargé devant mon local à Toulouse, le tout pour moins de 500 francs payés « comme ça ».

- Chapeaux Dédé et encore merci, ça c’est du boulot !

Dans la joie et la bonne humeur, je pus reprendre mes travaux d’embellissement. Je rapatriais ensuite toute ma petite famille à Toulouse et quelques semaines plus tard, j’ouvrais mon premier magasin de pizzas, « TUTTI- PIZZA ».

Ce n’était pas l’affaire du siècle ce magasin, mais il permettait de survivre et puis au moins j’avais toujours quelque chose à manger qui me changeait des pommes : « Des pizzas !»

Quand vous êtes derrière le comptoir d’un commerce, c’est fou toutes les histoires dingues qui vous arrivent. Certaines me font encore sourire quand j’y pense, comme celle de la « chevalière ».

Un jour donc, peu avant midi, un type entra dans la boutique visiblement inquiet. Ne cessant de regarder au dehors, un peu comme s’il se sentait suivi, comme s’il avait peur de quelque chose ou de quelqu'un.

- Qu’est- ce qu’il me veut celui-là ? Pensais-je, fronçant les sourcils pour paraître plus méchant .Vu la «tronche » qu’il tirait, il y avait de quoi »flipper ».

- Bonjour monsieur, que puis-je pour vous ?

Je lui tendis alors la carte de mes pizzas mais il la refusa.

Et toujours il regardait derrière lui, l’air suspicieux.

- Vous voyez ce que je veux dire, le type bizarre, louche, malsain quoi !

Je pense que si j’avais été une vendeuse en mini jupe, je n’en aurais pas mené large toute seule face à cet individu.

Quant enfin il ouvrit sa bouche, ce fut pour me demander si je voulais faire une affaire. Avec l’allure qu’il avait, je me demandais bien ce que l’on pourrait faire ensemble comme « affaires ».

- Ah oui ? Lui répondis- je sur un ton plus que sceptique.

- Quel genre d’affaire ? poursuivis- je tout en étalant ma pâte sur une plaque à pizza et faisant mine de ne pas être intéressé.

Sans le savoir, j’étais déjà allé trop loin car j’aurais du lui répondre tout de suite : Non !

Encouragé par ma question, l’homme s’approcha plus prés du comptoir et après avoir une énième fois regardé derrière lui si personne n’entrait, sortit de sa poche, enroulée dans un mouchoir, une superbe chevalière en or. Aussitôt il demanda :

- Je peux te faire confiance, tu ne vas pas me dénoncer ?

- Comment ça, te dénoncer et pourquoi le ferais- je ? lui dis- je.

Comme c’est beau un pigeon qui va se faire plumer !

- Voila ajouta t-il, j’ai volé cette bague dans une bijouterie du centre ville, elle était affichée à 5000 FRS.

Moi, la tête à moitié prise dans le nœud du collet.

- Ca ne m’étonne pas elle est vraiment belle.

- Combien tu m’en donnes ? Murmura t’il.

- Je ne sais pas, et puis de toute façon je n’ai pas beaucoup d’argent

Sans se déboulonner il continua.

- Allez, dis moi un prix ! Je n’ai pas beaucoup de temps, ma femme m’attend dans la rue elle surveille pour voir si je n’ai pas été suivi.

- Ne t’inquiète pas. Ajouta t-il.

- C’est bien de l’or, tu peux la tremper dans du javel elle ne bougera pas dit-t-il me tendant la « bagouse » que je pris dans ma main.

Ca y est, la bête est serrée, reste plus qu’à la lever !

- Alors ? S’impatienta-t-il.

- Donne moi deux mille balles et elle est à toi, rajouta t’il.

- Tu es fou ou quoi, lui répondis- je

- J’ai juste deux cents Francs dans ma caisse.

- Bon Ok rends la moi, je me casse.

Et il sortit. Quelques minutes seulement, juste le temps que je prenne conscience de l’affaire que je venais de rater.

- Quel con ! Me dis- je.

- J’aurais pu lui faire une meilleure offre.

Cinq minutes plus tard le revoilà.

- Bon écoute, j’ai trop besoin d’argent, combien tu m’en donnes ?

Profitant de cet aveu de faiblesse, je majorais mon offre de cent Francs, tout en ouvrant mon tiroir- caisse d’où je sortis les billets que je lui tendis.

- Bon allez ça va, donne, acheva-t-il non sans rajouter avec malice.

- Toi tu es dur en affaire !

Empochant les billets après m’avoir donné la bague, il disparut dans la rue.

Il flottait alors dans ma pizzeria comme une odeur de pigeon rôti !

A quatorze heure, profitant de la coupure, je me précipitais surexcité au centre ville, pressé de connaître l’ampleur de l’affaire que je venais de réaliser. J’allais voir un vieux bijoutier qui tenait une boutique d’achat et de vente de métaux précieux. Nul doute que lui saurait me dire la valeur réelle de ma chevalière. Son atelier était situé en contre bas de la chaussée, une petite lucarne donnant sur la rue permettait de le voir travailler ses bijoux, une lampe de mineur toujours rivée sur son front, sans pénétrer dans la boutique. L’interpellant, je lui demandais ce qu’il pensait de ma bague.

- Bonjour, vous pouvez me dire si c’est de l’or et combien ça peut valoir ?

- Envoie la moi, répondit- t-il nonchalamment.

A peine avait t’il attrapé la bague et sans même la regarder, juste en la soupesant une demi seconde dans sa main, qu’il me la retournait en précisant, tout aussi nonchalamment :

- C’est du plomb, ça vaut que dalle !

Et bien, je crois qu’il est temps de passer à table, le pigeon est parfaitement cuit !

15ème conseil : quand vous tenez une boutique, vous êtes sollicité en permanence par toutes sortes de démarcheurs qui essaient de vous vendre leurs produits. Pour eux, vous êtes une proie facile car vous avez le pouvoir et le chéquier, pour passer commande. Toute la journée on vous enquiquine avec des propositions aussi « chiantes » les unes que les autres. Sachez que dans toutes négociations la personne la plus importante est celle qui paye. C’est pourquoi un bon commercial ne perd jamais inutilement son temps avec un employé qui n’a pas ce pouvoir là. Aussi je vous recommande, si vous voulez être tranquille et dans la mesure où votre fierté vous le permet, de ne jamais dire que vous êtes le PATRON.

Contentez vous de répondre que le patron n’est pas la mais qu’ils peuvent laisser leurs cartes où leurs documentations, que vous transmettrez.

« Vous verrez, on s’y fait très vite et on gagne beaucoup de temps ! »

Les jours passèrent et la sacro sainte routine commença progressivement à s’installer, à nouveau je m’ennuyais ferme entre les quatre murs de ma pizzeria. Jusqu’au jour où, par hasard je tombais sur une petite annonce disant qu’un local était à louer avenue d’URSS à Toulouse. Ne sachant pas vraiment où se situait cette artère j’appelais aussitôt mon père qui travaillait alors au Tribunal de Commerce de Toulouse et je lui demandais s’il la connaissait. Sa réponse fut encourageante, ayant travaillé pendant de nombreuses années à SOS dépannage en tant qu’électricien, il connaissait la ville comme sa poche. Il me demanda l’adresse exacte et enfourchant son vélo il partit se rendre compte sur place. A son retour il me confirma ce qu’il m’avait déjà dit, que pour lui c’était un très bon emplacement. Il y avait un gros passage de voitures, une caserne toute proche remplie de soldats et en face du local une importante école primaire.

Convaincu que c’était l’endroit idéal pour installer une pizzeria, je téléphonais aussitôt au propriétaire. Nous convîmes d’un rendez- vous le soir même devant le local. Pas avant 22 heures lui avais-je précisé car c’était l’heure où je fermais mon autre magasin. Cela ne le gêna pas car il habitait la maison mitoyenne. A l’heure dite j’étais sur place, lui aussi. J’avais pris soin de garer ma 404 Peugeot toute cabossée assez loin du local, afin de ne pas trop effrayer le proprio.

Elle n’était pas très reluisante ma Peugeot je n’en n’étais pas particulièrement fier. Bien plus tard je me félicitais d’avoir agit ainsi. Pour l’instant, il s’agissait de convaincre le propriétaire de me signer un bail commercial. De nature méfiante il voulait au préalable savoir à qui il avait à faire et en plus il n’était pas vraiment pressé de trouver un locataire.

-Le genre chiant quoi !

Ayant eu de nombreux contacts suite à son annonce il jouait les difficiles. Non sans mal, je parvins tout de même à mes fins. L’astuce consistait à le rassurer un maximum, à lui démontrer que c’était le local idéal pour faire des pizzas, que j’étais le locataire parfait et qu’il ne pouvait pas mieux tomber. Il fallait le flatter aussi, lui dire qu’il avait un très beau local et qu’il avait raison d’être exigeant, que je comprenais ses craintes. Je lui parlais de l’école, de la caserne et de ses centaines de soldats mal nourris par l’armée. Je lui détaillais aussi mon savoir faire en matière de commerce, de mon autre pizzeria. Bref j’en faisais des tonnes. Je me servis même de ma famille pour porter l’estocade : Un père appariteur au tribunal, un frère agent des impôts, un autre patron d’une grande entreprise etc. Enfin après plus d’une heure de palabres, je le mis KO. Ne restait plus maintenant qu’à signer le bail. Et là, dans un dernier sursaut de méfiance, vous ne savez pas ce qu’il me dit ?

- On signera demain.

- Quant je vous disais qu’il était chiant ce retraité !

Pour moi il n’en était pas question, trop de loups tournaient autour de ce magasin et par expérience je sais que la nuit peut être très mauvaise conseillère… pour les propriétaires.

- Pourquoi attendre demain ? Lui dis-je.

- J’ai dans ma sacoche deux exemplaires de baux commerciaux prêts à être remplis et j’ai sur moi l’argent en espèces pour vous payer.

Devant ma détermination et sans doute aussi grâce à l’oseille que je lui tendais il signa enfin ce putain de bail. Et c’est ainsi, qu’à près de minuit, je tenais fermement dans ma main la clé de ce magasin qui allait bouleverser en partie ma vie.

16ème conseil : Dans un chapitre précèdent, je vous parlais déjà de l’importance du bail. Si j’y reviens ici, c’est qu’il y à un autre point tout aussi important que je voudrais que vous vous souveniez : tant que le bail n’est pas signé, vous n’êtes pas chez vous. Si vous voulez vraiment votre local, ne le laissait pas vous échapper. Sachez que souvent la demande est plus forte que l’offre, gardez bien à l’esprit que vous n’êtes pas sûrement le seul à le vouloir et que malgré les promesses verbales faites par le propriétaire, jusqu’au dernier moment il peut changer d’avis et alors là, bonjour la déception.

Adieu veaux, vaches…Soyez malin, ne repartez pas sans au moins une promesse écrite, versez un acompte pour arrêter l’affaire et prenez la clé. Si par cas, il souhaite passer par son notaire, occupez vous de prendre le rendez vous, prétextez un départ prolongé pour accélérer la date des signatures.

  1. Ces gens là ne sont jamais pressés !

Puisqu’on parle du notaire, attention aux frais : essayez de les faire payer par le bailleur ou du moins qu’il en prenne à sa charge la moitié. Dites lui sur un air évident « Ok pour passer par votre notaire, mais pour les frais on fait 50/50 n’est ce pas ? » En principe ça marche .Quand vous prendrez le rendez-vous, demandez bien le prix que ça va coûter, car il n’y a pas vraiment de tarif pour cette prestation c’est un peu à la tête du client comme chez les avocats .N’en faite pas trop quand même, il ne faudrait pas rater votre affaire pour quelques malheureux billets de cent euros surtout s’il n’y a pas de droit au bail à payer.

Donc disais-je, ma vie allait être chamboulée. Mais je ne le savais pas encore car pour l’heure, je savourais ma petite victoire. A tel point, que j’en avais presque oublié que j’avais un autre magasin à gérer. J’en conclu que je ne pourrais pas être au four et au moulin et qu’il faudrait me résoudre à me séparer du premier. Je le proposais à l’un de mes frères qui me l’acheta aussitôt pour la somme de cinquante mille francs. C’est à peu près ce qu’il m’avait coûté et vu le modeste chiffre d’affaire que j’y faisais, il n’en valait pas plus. Et puis dans ma tête j’étais déjà ailleurs, occupé à agencer ma nouvelle boutique.

Mon père et mon oncle plombier me prêtèrent main forte. A nous trois, il nous fallut tout de même plusieurs semaines pour agencer à peine 30m². Il était certes petit ce local mais très bien placé. Il y avait un roulage extraordinaire devant la vitrine, sans parler des heures de pointe où des bouchons sans fin se formaient. Etant un peu surélevé par rapport à la route, nous avions parfois l’impression de donner le spectacle aux automobilistes qui prenaient leur mal en patience. Ils occupaient leur temps à nous bader du coin de l’œil. Cela n’était pas pour me déplaire, et me confortait dans l’idée que j’allais faire un carton ici. Il y avait tout de même un petit inconvénient, la porte d’entrée. Elle était située à l’extrême droite de la vitrine et se confondait avec l’entrée de l’immeuble mitoyen. En fait, pour rentrer dans la boutique, il fallait d’abord grimper trois marches qui donnaient dans un couloir commun puis prendre tout de suite à droite une petite porte vitrée. Plus tard quand le magasin sera ouvert, nombreux seront les clients qui l’air complètement perdu, les bras en croix, me demanderont du regard comment on entre dans ce bouc lard.

Le local avait été partagé en deux par le propriétaire de sorte que la porte qui faisait face à la route et qui était à l’origine la porte d’entrée principale, appartenait à l’autre locataire qui exploitait une activité de dépannage électro ménager. Des bruits couraient comme quoi il devait bientôt déménager. Je ne vous cache pas qu’il me tardait. Songeant bien entendu récupérer sa boutique car outre doubler ma surface de vente, je facilitais grandement l’entrée dans ma pizzeria. Mais nous n’en étions pas encore là. Il fallait maintenant se décider à l’accoucher ce magasin. Les jours défilaient à une vitesse folle et les finitions n’en finissaient pas de finir.

Faut dire que mon père n’arrangeait pas les choses:perfectionniste comme pas deux, là où moi j’aurais mis un quart d’heure pour fixer une étagère, lui y passait deux heures. Bien entendu c’est lui qui avait raison moi je n’étais qu’un gougnafier qui se foutait de tout.

Cependant, un soir j’ai craqué, j’ai dit :

- Stop, assez ! Y en a marre, demain je veux qu’ici ça sente la pizza.

- C’est vrai quoi !

Et que je te repasse une énième couche de peinture, et que je te lessive les plinthes et que je te tourne en rond pendant deux plombes pour savoir où accrocher un cadre et que je te fignole l’installation d’un placard dans la réserve où tout le monde se fout pas mal qu’il soit poser droit ou de travers. Mon emportement le fit gentiment sourire, il ne me croyait pas

- Ouvrir demain ? Tu rêves ou quoi, tu ne vois pas tout ce qu’il y a à nettoyer on en a au moins pour trois jours de boulot.

- Tu vas voir s’il va y en avoir pour longtemps lui répondis-je empoignant énergiquement le manche à balai.

Peu de gens, parmi ceux qui me connaissent, peuvent se vanter de m’avoir vu déployer autant d’énergie à la tâche. Je voulais l’ouvrir ce putain de magasin et je l’ouvrirai demain.

A une heure du matin, j’en avais fini. La boutique était nickel. Tout le bordel qui était à l’intérieur, se trouvait maintenant sur le trottoir d’en face et mon père encore tout « estabousi » enfourcha son vélo et partit se coucher.

- Non mais, faut pas me chercher !

C’est ainsi que ce jeudi matin là, j’ouvris mon deuxième TUTTI PIZZA. Oubliés la perceuse, le bleu de travail, les rouleaux de peintures, le tas d’ordures où l’on s’entravait toujours les pieds dedans. Tout cela appartenait à présent au passé et avait pris place dans le tiroir déjà bien encombré de mes souvenirs.

Sur le pied de guerre dès sept heures du matin, j’avais fait le plein des matières premières chez METRO et à dix heures j’étais fin prêt.

Mon premier client pointa le bout de son nez aux alentours de treize heures ; je commençais à m’impatienter. Enfin une pizza allait cuire dans le four que je n’avais même pas essayé. Je l’avais acheté une misère sur le terrain vague d’un vendeur de matériel de cuisine d’occasion, qui deviendra un ami. Avant moi, il rouillait tranquillement sous la pluie. La porte couinait un peu, mais il avait quand même une belle gueule Encastré dans le mur et entouré de briquettes rouges, il paraissait comme neuf. J’avais préparé une dizaine de pizzas d’avance de peur d’être débordé. Sur le coup de quatorze heures et alors que j’allais fermer, plus personne n’ayant franchit le seuil de la porte, une dizaine de bidasses affamés entrèrent dans la pizzeria. Branle bas de combat, en quelques minutes les pizzas étaient déjà dans le four

- Allez chauffe Marcel (ce n’était pas un four Maurice) les affaires reprennent !

Dans l’enthousiasme général, j’offris une bière puis du rosé à toute la compagnie, histoire de les faire patienter dans la joie et la bonne humeur mais aussi pour arroser l’ouverture. Finalement ce n’est que sur le coup de seize heures que je fermais le magasin, à moitié pété mais heureux comme un gosse à qui on offre son premier vélo.

Tout doucement les choses se mettaient en place, mon chiffre d’affaires allait croissant. C’était très encourageant. Mon copain de taule, Robert Bori, passait souvent me voir à la fin de son service à la prison de Saint Michel toute proche. Lui aussi cherchait à faire autre chose de sa vie. Ca faisait plus de treize ans qu’il gardait des prisonniers et il commençait, passez moi l’expression, à en avoir sérieusement plein le cul. Etant en plus d’origine Italienne, il ne pouvait qu’être intéressé par ce business. Je l’encourageais dans ce sens. Il ouvrit lui aussi quelques mois plus tard une TUTTI PIZZA à quelques centaines de mètres de la mienne et sa vie en fut, grâce à elle, toute transformée. (Par la suite il me racheta la marque et il démissionna de l’administration pénitentiaire. Il possède à ce jour plusieurs dizaines de magasins.) D’autres surveillants lui emboîteront le pas avec plus ou moins de réussite.

Et puis le temps passa et enfin ce cher voisin se décida à déménager.

J’allais pouvoir m’agrandir. Restait quand même un obstacle, convaincre une nouvelle fois mon proprio de me louer cette fois çi l’autre partie du local. C’était pas gagné d’avance car il m’avait toujours dit qu’il ne fallait pas mettre tous les oeufs dans le même panier.

-Toujours aussi méfiant l’animal.

L’inconvénient c’est qu’il avait vu quelques temps au paravent ma vieille 404 Peugeot remplie de bidons d’huiles vides, car on ne sait jamais où les jeter quand on fait la vidange. Je la garais devant le magasin mais il ne m’avait jamais vu arriver avec. Aussi un jour, alors qu’il me rendait visite comme chaque fois qu’il s’emmerdait après avoir regardé l’inspecteur Derrick, il me lança :

- Vous n’en avez pas marre d’avoir cette poubelle toujours garée devant votre magasin, vous savez à qui elle est ?

- C’est la mienne, répondis je un peu gêné.

- Ah, reprit t il avec un air de dégoût, elle est à vous !

Sur que si je m’étais pointé le premier jour avec cette bagnole, il ne me l’aurait jamais loué son local. Comme quoi, on dit que l’habit ne fait pas le moine, mais quelque fois il vaut mieux ne pas prendre le risque de déplaire.

17ème conseil : J’ai par la suite toujours eu à cœur de plaire aux nombreux propriétaires qui m’ont loués leurs locaux. Croyez moi, en règle générale, tous étaient très attachés à ma tenue vestimentaire.( Il n’y a que les stars qui peuvent se permettre de se présenter en jeans troués et en basket volontairement dégelasse, les cheveux peignés à l’explosif.)

Ce petit détail a très souvent fait la différence dans le choix final.

Alors de grâce, fringuez vous classe. Et votre voiture, si elle ne tient pas la route, changez là ou venez à pieds.

Quoi qu’il en soit, il faisait la moue. J’avais comme qui dirait, un peu dégringolé dans son estime car il me voyait comme un grand homme d’affaires qui méritait à ses yeux de rouler dans autre chose que cette merde de Peugeot. Il ne me restais plus qu’à remonter la pente car je le voulais se local. Alors, prenant un air complice je lui dis :

- Pour le boulot, je préfère venir avec celle là, c’est moins tape à l’œil, pour mes loisirs j’ai un coupé Volvo dans mon garage.

Un immense sourire éclaira son visage, visiblement ma cote remontait très vite.

- Je me disais aussi, ça m’étonnait de vous.

- Vous êtes un petit malin, ajouta t il avec malice.

Tu ne crois pas si bien dire pensais je dans ma tête. Profitant de ce compliment j’avançais mon pion :

- Ah au fait, pour le local d’à coté c’est bon, vous me le louez?

- Oui, oui bien sur, je suis d’accord conclu t-il complètement rassuré.

Je fis rapidement tomber la cloison qui nous séparait, cela donna à l’ensemble une perspective nouvelle qui ravit mes clients. Parfois j’avais l’impression d’être planté au milieu de la route tellement les voiture passaient près. Comme espéré, l’agrandissement du magasin produisit l’effet escompté. Le chiffre d’affaires avait pratiquement doublé en quelques semaines. J’avais à présent dix mètres de façade, et une entrée royale. Pour ne pas voir ma pizzeria, il fallait soit avoir l’esprit vraiment ailleurs, soit détester les pizzas.

Il y avait maintenant huit mois que ma pizzeria tournait, et déjà je recommençais à m’emmerder. J’avais pourtant embauché un jeune qui me remplaçait de temps en temps, mais moi je ne tenais plus en place. Il fallait que je passe à autre chose. J’en avais marre de faire des pizzas et bien que ce magasin me fasse bien vivre, un matin je décidais de le vendre. C’est comme ça, c’est mon tempérament je n’y peu rien. Dés que la routine s’installe, que tout va bien, il faut que je me cherche de nouvelles emmerdes. En somme je ne vis bien que dans l’insécurité.

- Docteur, c’est grave ?

Même encore aujourd’hui, dix sept ans plus tard, je me demande encore pourquoi je n’ai pas gardé ce magasin, véritable poule aux œufs d’or. Je passais donc une annonce pour le vendre. J’en fixais le prix à quatre cent cinquante mille Francs, comme ça, un peu au hasard. A moi, il n’avait coûté que cinquante mille Francs. J’avais tout acheté d’occasion et pour ce qui est des travaux, vous connaissez l’histoire. De toute façon, si je trouvais un pigeon pour l’acheter à ce prix là, ce ne pourrait être qu’une bonne affaire,

- Bonjour la culbute.

J’étais occupé à servir un client quand il apparut roucoulant sur le seuil de la porte. J’avais presque oublié que ce type m’avait dit qu’il passerait ce soir là voir le magasin. Les cheveux grisonnants, grand, à peu prés de ma taille, proche de la cinquantaine. Vêtu d’un pantalon en toile blanche froissée, d’une chemise jaunasse tout aussi bien repassée, et d’un blouson en cuir marron à moitié râpé. Pour compléter le tout, il portait des lunettes avec l’un des verres fêlé. Une véritable caricature de baba cool, Mai 68 avait laissé des traces.

- Bonjour, je viens pour l’annonce. Lança t il les deux mains dans les poches et s’avançant vers moi.

- C’est quoi ce zozo ? Pensais je tout en m’essuyant les mains remplies de farine pour lui serrer sa grande paluche qu’il me tendit

- Je suis Jean Claude, Jean Claude Marchaland.

Voyez vous, je peux pas dire que sur le coup il m’ai fait une très grande impression, ou plutôt si, mais pas dans le sens couramment utilisé. Ce n’est pas qu’il avait vraiment l’air d’une cloche, mais valait mieux ne pas le laisser traîner trop longtemps dehors dans cet état là, il aurait pu se faire ramasser par l’Abbé Pierre. Pour parfaire son image, il avait garé son tas de ferraille, en l’occurrence une CX Citroën grise complètement cabossée, moitié sur le trottoir, moitié en travers de la route. Allez donc savoir pourquoi, malgré tout, dés que je l’ai vu, je l’ai trouvé attachant ce type, voire attendrissant avec sa façon de me regarder à travers le verre intact de ses lunettes et sa manière bien à lui de gueuler quand il parlait. Sans doute qu’inconsciemment je l’aimais déjà, un véritable coup de foudre affectif. Car derrière cette façade rustique et débonnaire, se cachait une personnalité hors du commun ;

- Ce mec était intelligent et ça se voyait.

Mais au fond de moi, pendant qu’il me posait des questions sur la rentabilité du magasin, je ne pouvais m’empêcher de penser :

- Si ce gus est capable de me sortir quarante cinq briques, je veux bien me faire en…

S’ensuivit une discussion complètement surréaliste, il proposait de me payer après la saison car il avait une caravane à pizza en bord de mer

- Manquait plus que ça, un caravanier pizzaïolo, qui comptait me casquer ce con (à replacer dans le contexte Toulousain ou l’on se traite de con à peine que l’on se traite. Sic) avec d’hypothétiques recettes. J’étais pas près de la voir arriver mon oseille !

- Ecoutez, lui dis- je quelque peu amusé et compatissant, ma pizzeria c’est aujourd’hui que je la vends, pas dans deux mois.

- Bon je vais réfléchir. Dit il rebroussant chemin.

- C’est ça, réfléchissez bien, répondis je en le raccompagnant vers la sortie, mais ne traînez pas trop, j’ai d’autres personnes intéressées, précisais- je pour la forme.

Ce fut donc notre premier contact. Et puis je n’entendis plus parler de lui pendant plusieurs jours. D’autres personnes m’avaient contacté, mais rien n’avait été finalisé. Je me demandais bien pourquoi il ne me donnait plus signe de vie. Avait t il été déçu par notre rencontre, m’avait t il mal jugé, trouvait t il l’affaire trop chère, ou tout simplement n’avait t il pas les moyens de l’acheter. Toutes ces questions tournaient dans ma tête et ne trouvaient pas de réponse. La curiosité me titillait de les lui poser. J’hésitais longuement avant de composer son numéro de téléphone, je savais très bien que cette impatience ne me mettrait pas dans une très bonne posture pour négocier. Mais n’y tenant plus, un soir à dix sept heures je l’appelais. Il décrocha dès la première sonnerie, ce qui m’étonna, je ne pensais pas le trouver à son bureau du premier coup.

- C’est drôle, me dit t il tout guilleret, j’étais justement sur le point de vous appeler, je cherchais votre numéro dans mon agenda.

- Et merde, pensais je avec regret, voilà un coup de fil qui va me coûter cher.

Apparemment il était toujours intéressé, nous avons fixé un rendez vous pour le lendemain à dix huit heure. Histoire de compenser un peu ma bourde de la veille et bien que cela ne soit pas dans mes habitudes, j’arrivais un peu en retard au café ou nous devions nous rencontrer. Etre le premier aurait donné l’impression que je n’espérais que lui. Je m’étais planqué derrière un bâtiment proche du bar et je le guettais. Je le vis arriver et se garer avec toujours autant de délicatesse, j’attendis quelques minutes qu’il fut bien installé, puis jugeant qu’il avait assez gambergé, je le rejoignis. Nous étions contents de nous revoir.

Attablés devant deux bières bien fraîches à la terrasse de l’Amical bar, nous avons passé un long moment à parler de tout et de rien, comme deux vieux amis l’auraient fait, profitant de la douce chaleur de cette belle fin de journée. A causer de tout, sauf de la vente du magasin ! Aucun de nous deux ne voulait aborder le sujet le premier. De peur sans doute de révéler à l’autre ses faiblesses où ses véritables intentions. Visiblement nous avions la même approche commerciale. La même façon de tourner autour du pot sans se mouiller. Puis finalement, pensant sans doute qu’il fallait en sortir, il se risqua :

- Quatre cent mille Francs me semble un prix raisonnable, dit il timidement juste avant d’avaler une gorgée de sa bière.

Je fis mine de ne pas avoir entendu, et gardais le silence tout en portant mon verre à mes lèvres. Au fond de moi je me disais, cinquante mille francs de moins, c’est acceptable. Puis nous avons repris notre conversation toujours aussi tranquillement, sans reparler du prix, notre silence réciproque sur ce point avait scellé notre accord. Moi j’étais ok pour m’asseoir sur cinq briques et lui pour me donner quatre cent mille francs. Restait plus maintenant qu’à officialiser notre transaction. Cependant, avant de conclure et compte tenu du fait que je n’étais pas en mesure de lui fournir un bilan officiel sur huit mois d’activités, il voulait se rassurer quant à la réalité de mon chiffre d’affaires.

- Accepteriez vous, me dit t il, que je vienne pendant une semaine dans votre magasin pour voir ce qui est fait chaque jour ?

- Aucun problème pour ce qui me concerne, lui répondis je.

- Vous pouvez venir tous les jours de dix heure à vingt deux heures ça ne me gène absolument pas.

- Ecoutez, ajouta t il, si à la fin de la semaine vous faites X francs de recette, je vous l’achète.

Et c’est ainsi que pendant huit jours, un coup lui, un coup son fils, se relayaient devant la caisse de la pizzeria pour en contrôler l’argent qui y entrait. A quelques francs prés, je crois me souvenir que l’objectif avait été atteint, peut être même dépassé.

- Faut dire que j’y avais mis le paquet.

J’avais au préalable fait distribuer une vingtaine de milliers de prospectus où j’offrais une deuxième pizza pour toute pizza achetée. Le retour fut grandiose, à cette époque, la démarche était originale, aujourd’hui elle est complètement galvaudée et pas une pizzeria ne pourrait bien fonctionner sans cet artifice. C’est en tout cas elle qui a convaincu Jean Claude de m’acheter mon magasin. Ne restait plus maintenant qu’à s’entendre sur les modalités de paiement. Un règlement en deux fois fut conclu, un premier en espèces tout de suite, le second par chèque à son retour de sa fameuse saison à la mer. Entre temps, j’en avais appris un peu plus sur ce personnage, et notamment qu’il possédait outre sa caravane au bord de la méditerranée, une pizzeria dans le centre commercial d’Albi, une autre dans la galerie marchande de l’hypermarché Casino de Castres, les murs d’une boutique dans la principale rue commerçante de Banyuls et enfin une pizzeria à Port Leucate. En somme, celui que je prenais au début pour un pauvre clampin, était en fait un caïd de la pizza connexion.

- Sacré Jean Claude va !

Comme quoi, vous vous dites sans doute, que le conseil que je vous donnais précédemment sur l’importance des apparences est mis à mal ici. Seulement vous noterez que sa position à lui était différente, il était acheteur. Et qu’en règle générale, on se fout pas mal de la tenue vestimentaire d’un mec qui vous apporte du pognon. Même s’il s’était pointé en string et en talons aiguille, je le lui aurais tout aussi bien vendu…Passé l’effet de surprise.

Il se chargea de rédiger lui-même l’acte de cession que nous avons signé dans sa maison.

- Bon maintenant il faut que je vous paye, dit t il saisissant une grande échelle qui était appuyée contre le mur dans son couloir.

Et le voilà qui, devant mes yeux ébahis, grimpa jusqu’au toit d’où il sortit, planquée sous les tuiles, une pochette en plastique transparente qui contenait de l’argent. Constatant mon air dubitatif et de peur sans doute que son geste soit mal interprété, il s’empressa d’ajouter que ce n’était pas de l’argent sale qui était ainsi camouflé mais simplement de modestes économies méticuleusement et patiemment épargnées au fil des années Loin de moi l’idée de remettre en cause cette justification, je me foutais pas mal de savoir d’où venait cet argent, l’essentiel était qu’il me le donne Soigneusement triés en liasses de mille francs, la pochette contenait deux cent mille francs. Sortant l’une d’elle il me dit :

- Recomptez- les, on ne sait jamais.

- Ce n’est pas la peine, je vous fais confiance.

- Non, non, allez y, insista t il.

Et je me mis à compter. Et bien entendu, il manquait un billet de cinq cent francs.

- Faut voir sa bouille sur l’instant !

Rouge comme une écrevisse, il se confondait en excuses sincères, jurant les grands dieux qu’il ne l’avait pas fait exprès. Ce dont, commençant à mieux le connaître, je ne doutais pas une seconde. N’empêche qu’il fallut se taper le comptage de toutes les liasses, au cas où. Décidemment, il n’y avait que lui pour avoir pareille malchance, car il avait pioché au hasard la seule liasse où il manquait un billet. Toutes les autres étaient complètes. On en rigole encore aujourd’hui quand on y repense.

L’argent ayant changé de mains et l’échelle remise en place, il eut ses paroles qui raisonnent encore aujourd’hui dans mes oreilles :

- Prenez en bien soin, j’ai eu beaucoup de mal à les gagner.

Je ne sais plus qui de nous deux, suggéra le premier que l’on se tutoie. Peut importe après tout, l’essentiel est que maintenant nous étions amis. Toutes ces péripéties nous avaient rapproché. Nous, nous étions en plus trouvé des goût musicaux communs que je n’ose à peine vous dévoiler ici de peur d’être ridicule. Tant pis, vous l’aurez voulu mais ne le répétez à personne;

- Nous étions fans de Julio Iglésias !

C’est au cours de cette transaction, qu’il me parla pour la première fois de l’opportunité qu’il y aurait à vendre de la paella. Car nous étions déjà très nombreux à nous battre dans le secteur de la pizza. Il avait remarqué qu’un certain Gaston, traiteur à Port Leucate, se faisait des machines en or avec ce plat. Il me dit aussi que le magasin Carrefour en vendait dans de grandes poêles en inox sur roulettes et que ça marchait super fort. Il me conseilla d’aller me rendre compte sur place. Ce que je fis dés le lendemain. Malheureusement ce jour là, tout l’appareillage était rangé dans un coin et la vision de ce matériel comme abandonné, n’incitait pas à se précipiter sur ce créneau.

Ma pizzeria vendue, j’errais comme une âme en peine, ne sachant pas très bien quoi faire de mes dix doigts. C’est là où je suis tombé par hasard sur un copain d’enfance du Mirail, d’origine Portugaise : Tony. D’après lui, on trouvait au Portugal des bijoux moins chers qu’en France. Sautant sur l’occasion pour tailler la route je décidais de partir avec lui découvrir le Portugal. Ma compagne Marlène voulait depuis très longtemps une belle émeraude, c’est donc avec sa bénédiction et mes deux cent mille Francs en poche que je mis les voiles pour une nouvelle aventure.

Plus exactement au volant de mon coupé Volvo 780, carrossé par Berton flambant neuf, que j’avais, réellement et contre toute attente, fini par acquérir, quelques temps avant de vendre la pizzeria à Jean Claude, pour le prix de deux cent quarante mille Francs que je n’avais pas. Ma vieille Peugeot commençant à faire tache, j’avais pu grâce à un crédit m’offrir une première Volvo 740 d’occasion. Puis, un jour, alors qu’elle était en révision au garage Volvo qui me l’avait vendu, je déambulais désoeuvré dans le show Room du concessionnaire en attendant de connaître la douloureuse qui m’attendait. Sur l’estrade, j’aperçu ce magnifique coupé deux portes, marron vernis, intérieur cuir fauve et fines boiseries ronces de noyer, qui tournait, les portières ouvertes et qui semblait m’implorer de l’acheter. Sur la pointe des pieds, je m’élevais discrètement pour regarder le prix affiché.

- Ouah, vingt quatre briques, trop cher pour moi !

A peine mes deux semelles avaient t elles repris contact avec le sol, que le patron de la concession surgit dans mon dos.

- Elle vous intéresse ? Elle est belle n’est ce pas ? Murmura t il d’une douce voix enjôleuse, de peur de faire s’envoler le charme sous lequel j’étais déjà tombé.

- Difficile de le nier, lui répondis je. Belle mais chère, ajoutais-je. En tous les cas certainement pas dans mes moyens.

- Faut voir ! reprit t il. Que faites vous dans la vie ?

Je lui racontais alors l’histoire de ma pizzeria et lui détaillais les revenus que j’en tiré. Il me proposa de me reprendre l’autre voiture et s’engagea à trouver le financement pour celle-ci. Sans même la moindre preuve, sans feuille de paye, sans avis d’imposition, le crédit fut accepté sur la seule production d’un relevé d’identité bancaire. Et moyennant accessoirement, l’octroie d’un taux de crédit de 18% que je me dépêchais d’accepter sans discuter. Bref des échéances de sept mille cinq cent francs par mois pendant cinq ans.

- Ils sont fous ces banquiers !

C’est donc au volant de ce splendide bolide que la vie m’avait offert que j’entrepris, accompagné de Tony, la traversée de l’Espagne que je ne connaissait pas non plus, afin de gagner Villa Réal de San Antonio, située à l’extrême sud du Portugal et donc tout en bas de l’Espagne. Construite au bord de l’océan atlantique, cette belle ville toute blanche, baignée toute l’année par un soleil généreux, marquait la frontière entre les deux pays.

Permettez moi à l’évocation de ces souvenirs, de faire une petite pause sur le récit, pour vous expliquer que toute l’histoire de ma vie, tout le pourquoi de ma quête incessante d’argent, de mes créations d’entreprises plus ou moins réussies, de mes nombreux projets avortés, n’avaient qu’un seul et même but, me procurer la liberté. Pas d’être riche, mais d’être libre, libre de faire tout ce que je voulais et quand je le voulais, sans rendre des comptes à personne. Car vraiment, quelle sensation extraordinaire de se retrouver, cheveux au vent (j’avais aussi un toit ouvrant électrique) fonçant à vive allure avec mon six cylindres ronronnant à la perfection, sur les routes d’Espagne que je découvrais émerveillé. Et comment ne pas tressaillir de bonheur en écoutant à plein volume le groupe DEEP PURPLE sur la puissante chaîne stéréo dont la voiture était équipée. Comment aussi ne pas croire en sa bonne fortune, les bras et les jambes en croix, allongé dans un champs de fleurs, le temps d’une petite halte, respirant à plein poumon le parfum subtil qui s’en dégageait ou bien encore, comment ne pas s’émouvoir en contemplant en contre bas, ce si joli petit village espagnol endormi déniché aux détours d’un chemin escarpé.

Comment enfin ne pas avoir une pensée compatissante pour tous ceux qui en France et ailleurs, ce lundi matin là, étaient en train de bosser aux bureaux ou à l’usine, accablés par une routine qui les tuaient à petit feux alors que moi, crinière flottante et lunettes de soleil rivées sur les yeux, je m’envolais vers l’inconnu, vers l’aventure, vers ma destinée.

Cette sensation de liberté, vous qui me lisez, je vous souhaite de tout mon cœur de la connaître un jour. Jamais de toute ma vie je n’ai regretté d’avoir démissionné de l’administration, si c’était à refaire je recommencerais (presque tout !).

Déjà, alors que nous roulions depuis plus de mille cinq cent kilomètres, que nous étions depuis deux jours sur les routes et que s’éloignaient dans mon rétroviseur les paysages arides de l’Andalousie, se profilaient à l’horizon les contours de la citadelle Portugaise qui se reflétait dans le bras de mer qui séparait les deux communautés. Mais pour l’atteindre, il fallait d’abord comme tout un chacun emprunter le bac qui faisait d’un pays à l’autre des navettes quotidiennes. Sentir le vent marin chargé de gouttelettes d’eau salée vous fouetter le visage au petit matin, s’extasier devant un vol de mouettes dessinant dans le ciel des arabesques amoureuses, écouter, sans rien n’y comprendre, tout autour de vous, une langue qui vous est étrangère, déguster avec gourmandise un Churros odorant trempé dans un café bien chaud: Quel Bonheur !

- Bon, je vais peut être en rester là avec ma nostalgie, je ne voudrais pas vous perdre en route, reprenons le fil de l’histoire.

Débarqués une demi heure plus tard, je foulais enfin le sol portugais. Les formalités douanières accomplies, on se précipita sur le premier bar venu, car le thermomètre affichait déjà plus de trente degré et on avait une de ces soifs ! Le type qui nous amena nos bières, Miguel, était une vieille connaissance de Tony, il était outre de ce bar, propriétaire à Monte Gordo, petite station balnéaire proche de Vila Réal, d’une discothèque qui s’appelai le Nouba Club. Il nous invita, quand on le voudrait, à venir y boire un verre. Fatigués par les longues heures de voyages, nous n’avions pour l’instant qu’un seul souhait :

- Se pieuter dans un bon lit et dormir.

Une rude journée nous attendait le lendemain, nous devions aller à la chasse à l’émeraude.

Levés avec le soleil, ravigotés par la bonne nuit de sommeil, à l’ouverture des magasins nous étions en embuscade. Nous avait rejoint pour l’occasion Raphaël, un copain Franco Portugais de Tony. Celui-ci était soit disant spécialiste en pierres précieuses et serait donc en mesure de faire la différence entre une vulgaire pierre teintée et une belle émeraude. Averti de mon arrivée, il avait au préalable opéré une sélection entre les multiples bijoutiers qui officiaient dans la rue principale de Vila Réal. Lapidaire de formation et maîtrisant parfaitement les deux langues, c’était effectivement l’homme de la situation. Très à l’aise dans les négociations, à tel point que je me suis longtemps demandé si justement, cette faculté naturelle à marchander, ne lui avait pas permis de faire un petit bénéfice sur mon dos. Son comportement par la suite plaidera en faveur de cette hypothèse. Mais pour l’heure, tout allait bien, nous avions trouvé dans une officine remarquablement achalandée, une belle bague en or, surmontée d’une émeraude splendide. Parfaitement couleur menthe à l’eau comme le sont les très belles. Le bijoutier profita de l’occasion pour me présenter un magnifique bracelet orné de cinq beaux diamants, puis une autre bague, sertie d’un joli rubis sang de pigeon. La facture s’élevait à plus de cinquante mille Francs. Soit, quand même, une économie de 30% par rapport à la France. Ce que me confirmera plus tard mon orfèvre Toulousain. L’examen attentif du lot révèlera que l’ensemble était d’excellente qualité.

- Apparemment cette fois ci, je ne m’étais pas fait avoir.

Nos emplettes terminées, nous avons décidé d’aller fêter l’événement le soir même chez Miguel, au Nouba club. Vers les vingt trois heures, nous étions tous assis à la table d’honneur de la boite de nuit. Laquelle boite était, d’ailleurs, plus un bar Américain qu’une discothèque. De nombreuses filles, légèrement vêtues et accoudées au bar, attendaient dans des poses suggestives que les clients leur offrent à boire. La piste de danse était occupée par des couples enlacés, qui visiblement se foutaient pas mal de notre présence. Ils semblaient seuls au monde dans la pénombre. Quelquefois des mains s’égaraient, surtout celles des messieurs et disparaissant sous un chemisier négligemment ou bien opportunément déboutonné, désinhibées par l’alcool et par le tempo langoureux de la musique tropicale. Quant aux filles, il était évident qu’elles affichaient des sourires de circonstances. Rémunérées aux verres, on voyait bien qu’il leur tardait d’en finir avec ces menottes un peu trop baladeuses.

Il y avait deux pistes de danse, l’une au rez de chaussée, l’autre au premier étage où nous étions installés. Celle du bas ressemblait à la piste du film, « la fièvre du samedi soir », où l’on voit John Travolta faire son numéro. De gros carrés multicolores s’allumaient et s’éteignaient au rythme de la musique. La sono était aussi de grande qualité. Il y avait également un bar à chaque étage, mais par manque de clientèle, seul celui du haut fonctionnait. L’ensemble avait de la gueule. Une dizaine de filles faisaient vivre l’établissement.

C’était, dans la petite ville, le seul endroit où la bourgeoisie locale pouvait s’encanailler. Presque tous les soirs, des membres de la police du coin étaient présents. Sirotant gratuitement whisky et champagne, tout en pelotant ces demoiselles. Nous étions dans le Portugal pudibond de la fin des années quatre vingt, c’est dire si l’endroit jouissait d’une sulfureuse réputation. Sans être à proprement parler un bordel, ça en avait les apparences. Quelques chambres feutrées se trouvaient un peu plus haut sous le toit, de sorte que l’on pouvait très bien s’imaginer ce qu’il pouvait s’y passer.

Hormis cela, je trouvais dommage qu’un si beau lieu soit aussi mal exploité. J’en étais encore à me faire cette réflexion, quand Miguel nous a rejoint. Cela faisait plus de deux heures que nous tombions, les unes après les autres, des bouteilles de champagne offertes par la maison et nous commencions à être un peu bourrés.

- Alors qu’est ce que tu en penses ? me dit il.

- C’est une belle boite, répondis je, tu as de la chance d’avoir un truc pareil.

- Si tu veux elle est à vendre.

Soudain, dans un éclair de lucidité, je compris mieux le pourquoi de cette invitation et de tout ce champagne. En somme, la petite fête avait été organisée dans le seul but de me proposer le rachat du Nouba club. Un mec normal, habitant à plus de mille cinq cent bornes de là, marié, père de quatre enfants, aurait refusé tout de suite de se mettre dans un guêpier pareil ;

- Et bien pas moi !

J’acceptais immédiatement son offre, sans réfléchir, comme ça, parce que j’étais bien assis dans ce fauteuil et que la musique était bonne.

Pendant que l’on continuait à discuter, n’écoutant qu’à moitié mon interlocuteur, j’imaginais déjà dans ma tête ce que je pourrais faire ici. Je voyais Raphaël tenant le bar, et Tony qui désirait revenir vivre dans son pays, comme directeur de la boite.

Miguel en voulait cinq cent mille Francs. Après de nombreuses autres bouteilles de champs, nous nous sommes mis d’accord sur quatre cent mille Francs, payables en deux fois

- Tiens, ça vous dit rien cette somme ?

Restait tout de même un obstacle à contourner, la loi Portugaise. A l’époque, ce n’était pas l’Europe d’aujourd’hui, et en tant que Français j’étais obligé d’avoir un partenaire local pour pouvoir acheter une affaire. Voulant être en règle avec l’administration du pays et ne souhaitant pas prendre de risques inutiles, je décidais de consulter un avocat avant de prendre une décision finale. Raphaël en connaissait un de très bien. L’entrevue fut arrangée pour le lendemain, devant rentrer en France, il fallait accélérer les formalités.

L’avocat confirma ce que je savais déjà, que seul je ne pouvais pas m’établir comme commerçant. Alors il eut une idée, il proposa que Raphaël achète à son nom le fonds de commerce, avec mon argent, et qu’en garantie, il me signe une reconnaissance de dettes du même montant. Ne parlant pas du tout le Portugais, il m’était impossible d’intervenir utilement dans la discussion. Raphaël faisait office d’interprète et je devais donc lui faire entièrement confiance. Dans la hâte, les papiers furent rédigés l’après midi même. Et voila comment, en moins de quarante huit heures je suis devenu le propriétaire du Nouba club. Je téléphonais aussitôt à Marlène pour lui annoncer la bonne nouvelle. A vingt trois heures, rebelote, nous revoilà toute l’équipe au bar de la discothèque pour arroser l’évènement et pour permettre à Miguel de me présenter à tout le personnel. Mis à part une fille d’origine antillaise, aucune des filles ne parlait le Français. Tant bien que mal, je leurs fis comprendre que dorénavant, il y avait des choses et des comportements qu’il allait falloir changer.

Le premier d’entre eux était l’interdiction absolue de monter avec un client, je ne tenais pas à tomber pour proxénétisme. Le deuxième point sur lequel j’attirais leur attention, c’était qu’à partir de ce jour, tout le monde allait devoir payer ses consos. Justement, cette nuit là, le commissaire de police et un de ses inspecteurs étaient assis en galante compagnie et consommaient joyeusement et gratuitement une bouteille de ce qui était maintenant : Mon whisky.

Miguel fit les présentations et leur annonça les nouvelles dispositions. A savoir qu’à partir de ce soir, il faudrait casquer.

Le flic, qui était un vieux malin, garda son calme, et tout en me regardant droit dans les yeux, me dit : (traduit par Raphaël)

- Vous savez jeune homme, vous n’êtes pas d’ici, vous ne connaissez pas bien nos lois. Vous pourriez avoir rapidement des ennuis sans personne pour vous protéger.

En somme, sans élever la voix, aimablement, il était en train de me menacer, de me racketter. C’est pourquoi, tout aussi tranquillement et sur le même ton, je lui fis la réponse suivante :

- Pour moi Monsieur, les choses sont très simples. Ou bien le Nouba club fonctionne normalement et sans problèmes d’aucune sorte, ou bien je le transforme en magasin d’habits ou dans le pire des cas, je le ferme.

Quand je pris la parole, il souriait encore, visiblement persuadé d’avoir fait son petit effet sur moi, quand mes propos finirent de lui être traduit par Miguel, son visage se crispa. Au fur et à mesure qu’il comprenait qu’il n’en était rien et qu’il n’aurait pas de prise sur moi, après quelques secondes de silence, il reprit.

- Non, non, il n’y a aucune raison pour que vous soyez ennuyé, nous veillerons sur votre établissement.

Le vieux venait de piger que s’il voulait pouvoir continuer à se faire tripoter les valseuses pendant que Madame regardait du fado à la télé, il valait mieux que lui et toute sa clique ne viennent pas me faire chier. La perspective de la fermeture du seul lieu du village où il pouvait chercher ce qu’il y avait belle lurette qu’il ne trouvait plus chez lui, suffit à le dissuader de m’enquiquiner.

- Un magasin d’habit ? Pourquoi pas un cloître aussi!

Grand prince et en signe de bonne volonté, je concluais ce petit accrochage par une tournée générale, précisant bien, en rigolant, que c’était la dernière gratos.

Par la suite, je n’ai eu que de bons rapports avec les poulets du coin. Une nuit, même, alors que je m’étais enlisé sur la plage avec ma voiture, cherchant un coin isolé pour perfectionner ma compréhension de la langue Portugaise en compagnie d’une de mes employées qui faisait des heures supplémentaires, ils se mirent en quatre pour me sortir de là, à l’aide d’un quatre quatre muni d’un treuil sans même me demander ce que nous faisions là à cette heure incongrue de la nuit. D’autant que la jeune demoiselle en question était la maîtresse attitrée du commissaire.

- Visiblement nous avions les mêmes goûts !

Il est évident, compte tenu des mœurs de l’époque que j’aurais pu être très emmerdé par ce petit libertinage, surtout que cette fille, bien que paraissant plus âgée et ayant un enfant, n’avait pas tout à fait dix huit ans, ce que j’ignorais. De quoi me foutre en taule pour quelques années. Tout cela, les flics le savaient, mais n’en parlèrent pas.

Faut croire qu’ils m’aimaient bien quand même ou alors tenaient ils vraiment à ce que le Nouba club ne ferme jamais ses portes ?

Plus tard j’appris que tout ce petit monde pensait que j’étais un truand, venu se mettre à l’abri au soleil du Portugal. C’est vrai que l’image que je véhiculais à l’époque pouvait le laisser penser. Ne serait ce qu’en me voyant tourner dans les rues du village au volant de mon coupé ou bien de par ma position de patron de boite de nuit.

Conscient de cette situation, j’en profitais un peu. Toutes les filles du club me badaient, il va de soi que ce n’était pas seulement pour mon physique. Quand je leur disais bonjour, certaines me grattaient l’intérieur de la main ce qui en langage sexuel international veut dire :

- Voulez vous coucher avec moi…ce soir.

D’autres profitaient de l’obscurité pour me passer discrètement les mains sur les fesses chaque fois que je passais prés d’elles. L’ambiance était plus qu’électrique. Difficile de rester de marbre dans ces conditions. Je m’excuse d’avance pour celle qui partageait ma vie à l’époque, mais je reconnais que j’avais pété les plombs. Au point même que je ne voulais plus rentrer chez moi. Imaginez un peu ma vie d’alors ; levé pas avant midi, une chambre d’hôtel de luxe face à l’océan atlantique, petit déjeuner copieux sur la terrasse ensoleillée.

A quatorze heures, déjeuner à l’un des nombreux restaurants de la plage. Au menu : langoustes, poissons frais, vins blancs etc. Ensuite, petite sieste sur le sable doré le temps de digérer, puis baignade dans les vagues vivifiantes de l’océan. Vers dix huit heures, retour à l’hôtel, quelques brasses dans l’immense piscine idéalement chauffée par le soleil. Petit apéritif de fin d’après midi au bar de l’hôtel après avoir pris une bonne douche, m’être parfumé et changé. Aux alentours de vingt heures, nous étions attablés dans un bon restaurant du centre ville, puis enfin, à vingt trois heures c’était le retour au Nouba club.

Le plus souvent je me tenais derrière le comptoir à contempler les couples qui dansaient ou bien à observer les filles assises en salle qui vidaient subrepticement leur verre de champagne, offert par les clients, dans les pots de fleurs opportunément placés dans des endroits stratégiques, pour ne pas être saoules. De temps à autre, je remplaçais le disquaire, histoire d’accélérer le rythme musical, mais aussi je l’avoue, pour desserrer l’étreinte des clients, qui à mon goût serraient dans leurs bras un peu trop fort, la fille de la plage qui s’amusait à me narguer avec son déhanchement volontairement chaloupé.

Vers les cinq heures du matin, toute la bande s’engouffrait dans les voitures. Bien entendu, la mienne était la plus convoitée par les filles qui se battaient pour monter à l’avant.

Et nous partions finir la nuit musique à fond la caisse, chez Mario, un franco Portugais, qui tenait un petit resto en bord de plage et qui nous faisait griller de délicieux poulets arrosés d’un mélange épicé savamment cuisiné, accompagnés de pommes de terre frites et arrosés de vins locaux. A sept heures du matin, quand les premiers rayons du soleil commençaient à pointer sur la mer, nous partions nous coucher passablement avinés. Le lendemain on remettait ça.

Pris dans ce tourbillon festif, je perdais quelque peu le sens des réalités, pourtant ma vie était ailleurs. Il fallait que je rentre à Toulouse.

Je confiais donc la gestion de l’établissement à Tony en lui donnant comme seule condition de me verser dix mille Francs sur un compte bancaire que j’avais ouvert à cette intention. Pour le reste il avait carte blanche. Je ne voulais pas savoir combien, lui, gagnerait. De toute manière, étant à plus de mille cinq cent kilomètres, je n’aurais rien pu contrôler. Disons que j’espérais économiser de la sorte, assez d’argent pour pouvoir m’acheter une petite maison en bord de mer.

Une fois chez moi, je téléphonais deux ou trois fois par semaine pour savoir si tout allaient bien. Quelques mois passèrent jusqu’au jour où je ne parvenais plus à joindre Raphaël ou Tony au téléphone. La personne qui décrochait ne parlait pas le Français et ne comprenait rien de ce je lui disais. Elle me raccrochait au nez. Comprenant que quelque chose ne tournait pas rond, je repris aussitôt la route du sud.

Arrivés à destination, accompagné de Frank qui voulait voir mon curieux investissement, nous nous rendîmes immédiatement devant l’entrée de la boite. Je connaissais très bien le portier, qui faisait aussi office de videur quand un client récalcitrant descendait un peu trop bas ses sales paluches sans y avoir été invité par l’hôtesse.

Celui qui ouvrit la porte était un inconnu, je l’étais aussi pour lui. Alors que tant bien que mal j’essayais de lui faire comprendre que j’étais le patron des lieux, ne comprenant rien à mon charabia et nous considérant sans doute comme des touristes en goguette, il nous fit entré. A peine avais je mis les pieds à l’intérieur, que je constatais que les choses avaient changé, que l’ambiance n’était plus la même. Visiblement je n’étais plus le bienvenu. Les filles me reconnaissaient mais dans leurs regards je voyais bien qu’il n’y avait plus le même respect. M’approchant du bar, j’entrevis un étranger qui tenait la caisse. Ni Tony, ni Raphaël n’étaient là. Interpellant le serveur du bar, je lui expliquais qui j’étais, et lui demandais s’il savait où

étaient mes deux rigolos.

- Le patron ? Me dit il avec ses grands yeux écarquillés dans un Français approximatif, mais il est à coté de la caisse !

Ayant entendu quelques bribes de notre discussion, le gars en question me fit signe de m’approcher.

- Vous êtes Patrice DEUMIE ? demanda t-il, dans un français plus que correct. Justement je vous attendais, je ne sais pas si vous êtes au courant, mais j’ai racheté la boite à Raphaël. Je suis donc le nouveau patron, ajouta t-il l’air désolé.

Il sortit de sous le comptoir un classeur qui contenait l’acte de vente et me le traduisit. Tout avait était soigneusement enregistré. Mes oreilles ne voulaient pas croire ce qu’elles entendaient.

- J’avais pas l’air con, planté devant ce bar, avec le Frank qui ricanait comme un débile.

Passé le moment de stupeur, je m’asseyais à une table pour réfléchir à ce que j’allais faire. La colère montait en moi et j’avais des envies de meurtres. C’est alors qu’une des filles, profitant de mon désarroi, tenta mielleusement de me faire consommer.

- Tu m’offres un verre chéri ?

- Faut voir comment je l’ai envoyée chier cette connasse !

Dès le lendemain, je fonçais chez mon avocat qui m’expliqua que tout était parfaitement légal, et que rien n’empêchait Raphaël de vendre le fonds de commerce qui était à son nom. Il me remit la reconnaissance de dettes qu’il avait conservée et ajouta que la seule chose qu’il me restait à faire, c’était de poursuivre ce cher Raphaël pour l’obliger à me payer.

- Fallait-il encore que je le retrouve cet enfoiré !

Je finis par le débusquer dans une boutique de pièces détachées de voitures, qu’il avait montée avec son complice, Tony. Quand il aperçut ma silhouette sur le pas de la porte, il poussa un petit cri d’effroi.

- Ah Patrice, attends, laisse moi t’expliquer, bredouilla t- il tout penaud et surpris à la fois.

- Elles ont intérêt à être bonnes tes explications, lui répondis-je d’un ton sec et menaçant.

Et là, il me déversa un tissu de salades aussi mensongères les unes que les autres. Prétextant un chiffre d’affaires en baisse, les flics qui auraient foutu le bordel, la difficulté de trouver des hôtesses, car depuis que je ne voulais plus qu’elles montent, elles préféraient aller bosser ailleurs, pour gagner plus. Bref une situation catastrophique.

Puis, la proposition d’achat salutaire du nouveau propriétaire à laquelle il avait cédé, sans oublier des troubles dans son propre ménage car sa femme, disait-il, supportait mal son travail en ce lieu.

Bien entendu il n’avait pas réussi à me joindre pour m’informer de tout cela.

- Vous les auriez gobées, vous, toutes ces conneries ?

Voyant à ma tête que je ne me suffirais pas de son baratin, et voulant sans doute éviter de prendre sur sa sale gueule un coup de la manivelle que je tenais dans ma main, il sortit son carnet de chèque pour me payer.

18ème conseil : Acheter une affaire à l’étranger, vous l’aurez compris, comporte des risques : Barrage de la langue, mauvaises connaissances des lois et règlements etc.

Première règle, toujours faire appel à un interprète agrémenté pour traduire les documents (liste dans les ambassades ou consulat). Deuxième règle, Bien définir le pays et le droit compétent en cas de litiges.

Troisième règle, s’entourer de professionnels qualifiés pour officialiser la transaction.

Quatrième règle, rédiger les actes dans les deux langues et les faire certifié par les bureaux compétents

.Cinquième règle : Ouvrez un compte dans une banque où au moins une personne parle le Français.

Sixième règle : Assurez vous qu’il n’y a pas de cadavres dans les placards.

Septième règle : Comme vous le feriez en France, faites une petite enquête de voisinage au préalable.

Huitième règle : Inquiétez vous de connaître personnellement la législation du pays en matières commerciales, sociales, fiscales. Neuvième règle : Apprenez rapidement la langue du pays.

Dixième règle : Et conseil d’ami, dans la mesure du possible, oubliez votre rêve, n’achetez rien à l’étranger, il y a sûrement une plus belle affaire à réaliser prés de chez vous !

A priori, vous êtes persuadé que finalement j’ai eu de la chance dans cette histoire, qu’elle ne se termine pas trop mal pour moi. Détrompez-vous :

- Le chèque était en bois !!!

Ma seule satisfaction, c’est de savoir qu’il y a quelque part sur cette terre, au moins un mec qui me doit de l’argent. Disparu le magasin de pièces détachées ainsi que les deux affreux jojos. Seuls resteront à jamais gravés dans ma mémoire, les bons souvenirs de cette aventure et tant pis si c’était le prix à payer.

Durant toute la période où j’étais le propriétaire du Nouba club, je n’étais pas resté les bras croisés à Toulouse. Avec Frank nous avions décidé de monter un restaurant de pizza dans la région Bordelaise. Nous avions loué pour l’occasion des locaux dans une ancienne porcherie à Mérignac. Le bâtiment était vétuste, tout était à refaire. Comme deux cinglés, sans de gros moyens financiers, nous nous sommes attaqués à la rénovation du lieu. Les travaux n’avançaient pas vite, nous n’avions pas bien réalisé l’étendue du boulot. Mais à l’époque, rien ne nous arrêtait, on se disait toujours qu’on y arriverait bien quand même. Se posa très rapidement la question de savoir comment on allait meubler un local aussi grand, plus de deux cent mètres carrés.

La chance a voulu que le type qui m’avait vendu mon four d’occasion, Oumédi, et avec qui j’avais vraiment sympathisé, me téléphone pour savoir si je voulais l’accompagner à Pau, car il y avait une importante vente judiciaire qui concernait une ancienne cafétéria. Il pensait que je pourrais trouver là les chaises et les tables pour notre pizzeria. L’inventaire qu’il avait en main indiquait que l’établissement en question possédait plus de deux cents places assises. L’occasion idéale pour se meubler à petit prix.

Nous avons donc pris la route ensemble ce matin là, en direction du centre ville de Pau où devait se dérouler sur place, la vente des actifs du restaurant « La Jardine ».

Arrivés juste à temps, l’huissier venant d’ouvrir les portes, nous étions une bonne cinquantaine à nous engouffrer dans les lieux qui n’étaient pas éclairés. L’EDF avait coupé le jus. Voyant tout ce monde se précipiter à l’assaut des reliques de la cafétéria, je me disais qu’il ne serait pas très facile de faire un bon coup. Ce que je redoutais le plus, c’est que le commissaire priseur en fractionne les lots et c’est exactement ce qu’il fit. Dix chaises par ici, dix chaises par là, pareil pour les tables. Cela ne faisait pas mes affaires et je pensais être venu pour rien. Pour ne pas m’être déplacé inutilement, je me portais acquéreur de quatre claustras qui permettraient de couper la salle de la pizzeria. Etant le seul intéressé par ce produit, je les eus à bon prix. Le plus ennuyeux dans cette vente est qu’il fallait attendre qu’elle soit entièrement terminée pour prendre possession de son bien.

Dans cette attente, délaissant un peu la cohue qui se pressait, lampe de poche en main dans les cuisines, j’entrepris une visite complète de l’établissement. A l’origine, c’était un ancien cinéma ; c’était grand, très grand, plus de six cent mètres carrés sur trois niveaux. Par contre l’endroit était somptueux, richement décoré et parfaitement agencé. Moquette épaisse au sol estampillée « La Jardine », matériel en inox, mobilier de belle facture ; au sous sol, des douches pour le personnel, une salle informatique pour la direction, une salle de repos etc. Il y avait de quoi se demander comment un resto pareil avait pu fermer. J’appris par la suite que les anciens propriétaires y avaient investi plus de trois millions de Francs.

Chacun tenant fermement dans sa main le petit papier portant le lot qui nous était attribué, nous étions attentifs aux paroles du commissaire qui s’apprêtait à faire une annonce.

- Mesdames et Messieurs, la vente du matériel est terminée

Le total des adjudications s’élève à 200.000 francs.

- Y a-t-il parmi vous une personne susceptible de prendre tous les lots pour cette somme ?

Aucune main ne se leva.

- Y a-t-il à présent un candidat pour l’achat du bail commercial ? Le prix est fixé à 100.000 francs.

Toujours pas de volontaire.

Pour terminer, ajouta t-il,

- Quelqu'un serait-il intéressé par la reprise du fonds, à savoir : Le matériel plus le bail ? Le prix de l’enchère est de 300.000 francs.

Comprenant ce qu’il était en train de se tramer, je rongeais mon frein assis sur une table dans l’obscurité. Me demandant ce que je foutais là. Nous avions passé toute l’après midi à nous battre les uns contre les autres, et alors que nous pensions être propriétaires du lot que nous avions remporté, nous n’étions plus du tout sûrs au final qu’il en serait ainsi. Autrement dit, on s’était enquiquiné pour rien si l’un des pèlerins présents se portait acquéreur de l’ensemble.

- Merci pour le déplacement !

J’en étais encore à râler quand soudain, un type se leva et se proposa comme enchérisseur. Le commissaire priseur lui demanda de faire un chèque de cinquante mille francs pour entériner sa candidature, ajoutant que tous ceux qui voudraient participer aux enchères devraient en faire autant. Aucune réponse dans l’assistance. L’officier ministériel harangua la foule pour trouver un autre volontaire.

- Pas un ne bronchât !

C’est alors, sortant de la torpeur dans laquelle j’avais sombré devant la longueur des débats, que je me suis mis à réfléchir à haute voix.

- C’est dingue, un seul mec pour acheter un resto pareil?

- Pourquoi ne l’achètes- tu pas, me lança Oumédi, par défis.

- Avec quel argent ? Lui répondis-je. Puis poursuivant :

- Au fait, toi qui connais bien les enchères, il faut payer tout de suite ?

- Ca dépend, attends je vais me renseigner, dit-il en riant, s’extirpant de la plonge ou il s’était affalé.

Il alla voir l’huissier qui officiait et lui posa la question. Dix secondes après il était de retour.

- Le plus vite possible ! Avait dit l’homme en noir.

Un autre que moi aurait considéré cette réponse comme une obligation de payer dans les quarante huit heures, au pire dans la semaine. Cela voulait dire certainement qu’il fallait avoir l’argent disponible.

- Moi j’en conclus qu’il faudrait payer un jour, lequel ? C’était la porte ouverte à de futures négociations.

D’un bond je quittais ma table, sortais mon carnet de chèque et réglais les cinquante mille francs, devant le regard effaré de mon pote qui pensait que je plaisantais. Comme ça, sans réfléchir, presque comme pour le Nouba club mais à la seule différence, que là, je n’avais pas l’argent.

Plus personne ne s’étant manifesté, le commissaire priseur déclara les enchères ouvertes et alluma les bougies alignées devant lui.

Me voilà donc, et alors que cela ne faisait absolument pas partie de mes projets dix minutes avant, embringué dans une vente au plus offrant, quand bien même, je n’avais pas les premiers cinquante mille francs pour couvrir le chèque que je venais de faire.

- Où cela allait il me mener ? Je n’en avais aucune idée !

Par un curieux des hasards, ce jour là, je m’étais bien habillé. Costume cravate et gabardine cintrée. Personne dans l’assistance ne me connaissait et c’est avec curiosité que, dans la pénombre, les spectateurs qui avaient pris place tout autour de la table, me dévisageaient. Moi-même, je n’avais jamais mis les pieds à Pau. De cette ville, je n’avais que deux références : La poule au pot d’Henri quatre, et le grand prix automobile de formule deux mille. Par contre, mon adversaire était une figure locale. Il tenait déjà un restaurant renommé à l’autre bout de la commune. Voulant s’agrandir, cet établissement représentait une réelle opportunité pour lui. La partie s’annonçait délicate.

Il choisit de s’asseoir face aux bougies. Je préférais rester debout, juste derrière lui, les deux mains dans les poches de mon imper. Il ne me voyait pas mais sentait bien ma présence. J’avais l’air parfaitement calme et détendu, lui paraissait très angoissé, le dos courbé, comme résigné. L’enchère démarra. Raclant sa gorge, dans une voix à peine audible, il offrit 350.000 francs. Aussitôt, d’une voix forte j’annonçais : 360. Après quelques secondes d’hésitation, il montait à 370. Fidèle à ma tactique, je grimpais immédiatement et sans attendre à 380. L’atmosphère s’alourdissait, le public dans un silence pesant retenait son souffle. Les bougies se consumaient les une après les autres. 410 cria t-il, comme pour m’impressionner. 430. répondis-je sèchement. Plus l’enchère montait, plus il était long à faire son offre. Il se dandinait sans cesse sur sa chaise et se grattait la tête nerveusement. Il était loin de se douter que moi-même je n’en menais pas large et que tout au fond de moi j’implorais le ciel pour qu’il abandonne. 430 répéta à plusieurs reprises le commissaire.

- L’enchère est à 430.000 au Monsieur debout.

Imperturbable, je fixais droit dans les yeux l’adjudicateur qui s’apprêtait à abaisser son marteau, voyant bien que le type assis en face de lui se décomposait au fur et à mesure qu’il énonçait mon offre. J’essayais de lui faire comprendre du regard qu’il fallait qu’il adjuge, que ça suffisait, que l’on était monté assez haut.

Contre toute attente, l’autre se réveilla. 460.000 lança t-il, mais sans grande conviction. 480 ajoutais- je aussitôt sans ménagement mais avec de plus en plus d’appréhension. L’enchère venait de grimper de cinquante mille francs en quelques secondes.

- Mon Dieu ! Pensais-je, où est-ce que ce con va m’entraîner ?

Et alors que je commençais à me maudire que j’en étais presque arrivé à souhaiter qu’il fasse une offre démesurée pour l’emporter, que je me disais que je n’irais pas plus haut, que j’étais moitié barjot et qu’il fallait vite que l’on m’enferme :

- J’arrête là, ça va trop loin, dit-il apeuré, se levant brusquement de sa chaise et sans me regarder.

- Ouf ! Il avait craqué avant moi.

Le commissaire priseur frappa son marteau :

- Adjugé, vendu à Monsieur, me désignant du doigt ; pour la somme de 480.000 francs.

Tonnerre d’applaudissements dans la salle, félicitations de l’officiel et des spectateurs qui, les uns après les autres, venaient me serrer la main. J’avais l’impression d’avoir gagné un combat de boxe. Les questions fusaient.

- Vous allez en faire quoi ?

- Vous l’avez acheté pour vous ou pour un grand groupe ?

Enigmatique, je ne répondais pas, me contentant de sourire. Mais intérieurement, je me demandais bien comment j’allais me dépêtrer de ce bordel dans lequel, une nouvelle fois, je venais de me mettre.

Déjà l’huissier me pressait de le suivre à son bureau tout proche pour signer l’acte définitif de vente. Alors que je quittais les lieux sous les vivats de mes nouveaux admirateurs, mon malheureux adversaire m’agrippa par un bras et me fit la proposition suivante :

- Je ne sais pas si vous êtes vraiment intéressé par ce restaurant, dit-il, mais sachez que je vous en offre cinquante mille francs de plus au cas où vous changeriez d’avis.

- Bon, en voilà une bonne nouvelle, pensais-je.

- Sait-on jamais, lui dis-je, je vais prendre vos coordonnées.

Je laissais mon ami Oumédi surveiller l’établissement de peur que certains ne profitent de l’obscurité et du moment de liesse générale, pour me piquer ce qui à présent m’appartenait et suivis le notable.

Pourtant très proche les locaux de l’huissier me semblent être à l’autre bout du monde. C’est que je n’en avais pas encore fini avec les questions. Mine de rien, ce dernier tentait d’en savoir un peu plus sur moi. Le plus souvent, prétextant le bruit de la circulation automobile, je lui faisais répéter les questions. Cela me donnait le temps de réfléchir avant de répondre une connerie qui aurait pu être préjudiciable à la bonne image qu’il s’était forgé de moi. Comme je comptais gagner du temps, beaucoup de temps, je lui parlais des mouvements de fonds qu’il faudrait que je fasse, du transfert d’argent sur le compte de la société que j’allais devoir créer, des statuts à rédiger etc.

Bien que paraissant parfaitement sur de moi et marchant d’un pas lent, calqué sur le sien, je n’avais qu’une envie en tête ;

- Me tirer d’ici en quatrième vitesse !

Parvenus aux pieds de son immeuble, je constatais que nous étions attendus. Malgré l’heure tardive, la lumière brillait à tout l’étage. Effectivement du personnel était encore sur place, préparant tous les documents que je devais signer. Plus question de reculer.

Pendant qu’un secrétaire s’activait sur les touches du clavier de son ordinateur pour y transcrire mes exploits de la journée, je réfléchissais à ce que j’allais faire.

J’avais donc deux solutions, soit je revendais aussitôt et je faisais une plus value immédiate de cinquante mille francs, soit je proposais à Frank de venir me rejoindre dans cette galère. L’idée de gagner cinq briques aussi facilement me séduisait. Mais j’étais quand même conscient qu’il y avait certainement mieux à faire. Empruntant le téléphone de l’huissier j’appelais mon beau frère. A l’époque je n’avais pas encore de portable, lui oui. Il s’apprêtait à rentrer dans le sous sol de son immeuble quand la sonnerie de son téléphone retentit. Il était temps, quelques secondes de plus et il n’était plus joignable. Le destin avait fait caler sa voiture juste avant qu’il n’ait plus de réseau. Stimulé par ce coup du sort, je m’empressais de lui relater le déroulement de ma longue journée.

- Il était sur le cul !

Alors qu’il attendait que je l’appelle pour savoir si j’avais pu avoir les chaises pour notre pizzeria de Bordeaux, je lui racontais que j’avais carrément acheté le restaurant. Je lui fis un descriptif très détaillé de l’établissement et de la situation dans laquelle je me trouvais. Je lui parlais de la proposition de rachat qui m’avait été faite et lui demandais, si par cas je n’y donnais pas suite, ce qu’il en pensait. Voulait-il oui ou non me rejoindre dans cette aventure ? Cela remettait en cause notre projet bordelais. Il me dit vouloir réfléchir à ma proposition. Constatant qu’il n’avait pas bien compris que je voulais une réponse immédiate, je lui précisais.

- Frank, c’est oui ou c’est non, demain il sera trop tard ! Insistais-je lourdement.

- Imagine un peu l’opportunité, il n’y a pratiquement rien à y faire, rien à voir avec notre porcherie, c’est grandiose !

- Dehors il y a un type qui m’attend pour me donner 5 patates, dois-je les lui prendre ?

- Ok ça marche, finit-il par lâcher, je suis d’accord tu peux signer pour le compte de la société qui devait nous servir pour Bordeaux.

- Et voila, encore une fois ma vie venait de basculer sur un coup de pile ou face !

Deux cents kilomètres à faire pour rentrer à Toulouse, deux cents bornes à entendre Oumédi s’extasier sur ce que je venais de faire. Il n’en revenait toujours pas et hochant la tête pendant tout le parcours il me regardait comme on regarde une bête curieuse.

- Ca alors ! Répétait t-il sans arrêt, c’est dingue cette histoire. Je t’emmène pour acheter quelques chaises et toi royal, tu t’offres tout le resto. Quand je vais raconter ça à ma femme, elle ne va jamais me croire.

- Tu parles de ta femme, luis dis-je, mais je me demande bien ce que va en penser la mienne, quand je vais lui apprendre la nouvelle.

Pour en revenir au paiement, l’huissier se contenta pour le moment du seul chèque de cinquante mille francs que j’avais déjà fait. Il m’informa que le reste de la somme devrait être réglée au liquidateur judiciaire de Béziers qui avait en charge ce dossier. Avant de le quitter je ne manquais pas de lui rappeler d’encaisser mon chèque que dans dix jours, ce qu’il me promit en souriant.

- En fait il ne l’encaissa qu’un mois plus tard.

Pendant que l’autre continuait gentiment de m’encombrer le cerveau avec ses exclamations et ses questions, je tentais de faire le vide dans mon esprit. J’avais eu une journée très éprouvante et je souhaitais maintenant décompresser. Feignant de m’assoupir contre l’accoudoir de la portière de la voiture, pour qu’il m’oublie un peu, je me repassais en boucle et en silence le film des événements de l’après midi. J’étais trop excité pour trouver le sommeil. Je savourais intérieurement ma petite victoire. Je m’étonnais moi-même de mon audace et de mon inconscience.

- La chance sourit aux audacieux, dit-on, c’est ce que nous allons voir !

19ème conseil : Attention à ne pas vous laisser entraîner lors d’une vente aux enchères. Dans cette histoire j’ai eu pas mal de chance. Cependant il n’était vraiment pas raisonnable de s’aventurer de la sorte. Sachez que c’est très excitant une vente, on perd facilement ses repères et bien entendu on veut être le plus fort. Le commissaire priseur connaît bien nos faiblesses, il ne manquera pas de les exploiter et vous poussera à monter toujours plus haut. C’est son intérêt il touche un pourcentage sur la vente calculé sur le montant total. Fixez vous un prix au de la duquel vous n’irez pas plus loin. Ecrivez le sur un bout de papier. N’oubliez pas qu’il y a les frais à rajouter. 10% en moyenne. Ensuite, le plus souvent il faut payer cash ! Si vous enchérissez, ne regardez pas vos adversaires, concentrez vous sur le commissaire. Faites vos offres rapidement, à haute voix, ne vous contentez pas de lever timidement la main, énoncez votre chiffre. Faites des mimiques incitatives au commissaire pour qu’il accélère l’adjudication en votre faveur. Montrez à tout le monde que vous êtes prêt à monter jusqu’au ciel. Mais redescendez vite sur terre si quelqu'un veut vous y entraîner !

Il était plus de minuit quant Oumédi me déposa chez moi, tout le monde dormait. Je me précipitais à mon frigo pour ouvrir une bière bien fraîche et pour me souhaiter, avant de la déguster une bonne santé. Je m’étais rendu compte qu’on n’avait même pas pris le temps d’arroser l’événement. Réveillée en sursaut, Marlene accueillit la nouvelle avec un certain scepticisme.

Après avoir eu beaucoup de mal à trouver le sommeil, j’ai eu une nuit très agitée. De sorte qu’au petit matin je me demandais si tout cela n’avait pas été un mauvais rêve. L’appel téléphonique de Franck me ramena d’un coup à la réalité. Il me confirma que j’avais bel et bien acheté ce restaurant et il qu’il était pressé de découvrir à quoi il ressemblait. Nous nous sommes donnés rendez vous sur place pour le début de l’après midi.

Moi aussi je me languissais de voir l’établissement au grand jour tout au long de la route qui menait à Pau. La folie de la vente ne m’avait pas permis de mesurer exactement l’étendu de mon coup de bluff de la veille. Arrivé le premier sur place je pénétrais seul dans le grand espace silencieux. Restant un instant sur le seuil de la porte, je me remémorais les épisodes de cette journée délirante. Un rapide tour d’horizon acheva de me conforter dans l’idée que :

- C’était vraiment une belle affaire !

Franck se pointa enfin. J’avais hâte de lui faire visiter les lieux mais aussi de lui montrer que je ne lui avais pas menti. Quand il pénétra à l’intérieur il ne pu s’empêcher de manifester sa joie.

- Ouah, c’est magnifique !

Comme deux gamins surexcités nous sommes partis à la découverte de notre malle aux trésors. Grimpant à toute vitesse les marches du somptueux escalier qui menait au balcon du restaurant d’où l’on avait une vision panoramique de l’ensemble. Accoudés à la rambarde nous sommes restés là un long moment à rêver chacun à haute voix de ce que nous allions en faire.

- Ce fut un grand moment de bonheur !

C’est le gars de l’EDF qui rompit cet instant de félicité. Contacté le matin même avant mon départ de Toulouse, il venait remettre le courant. Eclairé le lieu était encore plus sublime. La lumière révélait la richesse de l’agencement. Dans la grande salle du bas toutes les tables et les chaises étaient en place, le couvert et les verres étaient mis. On aurait presque pu servir des repas. La cuisine que j’avais jusqu’alors ignorée faute d’être intéressé par du matériel traditionnel, était parfaitement fonctionnelle. Une énorme plonge tout en inox occupait les trois quarts de la pièce et laissait supposer que jadis en ce lieu régnait une grande activité.

Tout était là, les fourneaux, les tables de préparation, les chambres froides, le coin à grillades, les congélateurs ainsi que tous les ustensiles de cuisines. Aucun désordre, c’est à croire que l’ancienne équipe avait quitté précipitamment l’endroit, laissant tout sur place. Nous étions ravis de constater que tout était quasiment neuf.

Au sou sol, dans la salle de direction, se trouvait encore le matériel informatique ainsi que les archives de la cafétéria. Nous nous sommes jetés dans la lecture des documents comptables afin d’y trouver une réponse à la question qui nous taraudait l’esprit, à savoir pourquoi le resto avait fait faillite ?

Le bilan révéla qu’en fait, la société avait deux établissements comme celui là, le deuxième étant à Montpellier. Il se trouve que ce dernier était très largement déficitaire et qu’il avait plombé la trésorerie de celui de Pau qui, quant à lui prospérait. Les anciens dirigeants n’avaient pas réagi assez rapidement et avaient été contraints de se couper le bras au lieu d’une main s’ils avaient percuté plus vite.

En somme, nous venions de faire mains basses sur un petit bijou. Même dans nos rêves les plus fous nous n’aurions pu imaginer

Qu’un jour nous serions propriétaire d’un monument pareil. Franck était survolté. Passant, presque en courant, d’une salle à l’autre les yeux émerveillés par tout ce qu’il découvrait. Il me faisait penser à un enfant qui, le matin de Noël ouvre tous ses cadeaux à la fois sans prendre le temps de savourer l’instant. Appuyé contre un pilier les bras croisés je le regardais en riant gesticuler dans tous les étages.

Retrouvant nos esprits, nous nous sommes assis côte à côte sur une marche de l’escalier pour faire le point de la situation. Il fallait en premier lieu se débarrasser de la « porcherie » de Bordeaux où nous venions à peine de signer un bail de neuf ans. Comme en plus on n’y avait pas été de mains mortes pour tout casser à la masse, il allait falloir se la jouer fine pour attendrir le propriétaire.

Heureusement pour nous celui-ci était un commissaire priseur qui connaissait par cœur les lenteurs du système judiciaire Français. Il préféra se contenter des deux mois de caution qu’il avait déjà touchés plus une petite indemnité compensatrice, plutôt que d’entamer un procès à l’issue incertaine. Mais surtout il récupérait immédiatement son local et pouvait le relouer. Soulagés par cet heureux dénouement nous pouvions à présent nous concentrer sereinement sur notre pizzeria de Pau que l’on choisit d’appeler « Pizza City ».

A l’époque, nous n’avions aucune expérience en matière de gestion de grand établissement comme celui-là. Nous avons alors pensé que l’idéal serait de débaucher le directeur d’un restaurant similaire. Ni Franck ni moi ne pouvions occuper ce poste, lui habitait Bordeaux, moi Toulouse. Le bon sens aurait voulu que l’un de nous deux fasse l’effort de déménager mais chacun campa sur ses positions. Il avait sa chaîne de pizza à faire tourner à Bordeaux, moi j’avais en plus de la boite au Portugal un autre projet qui mûrissait dans ma tête et qui allait bientôt voir le jour à Toulouse.

Nous n’eûmes aucun mal à trouver la perle que l’on croyait rare, un responsable adjoint d’une cafétéria appartenant à une grande enseigne nationale, Mr Merlo. La promotion tant espérée à la direction générale de son restaurant ne venant jamais, il avait pris le risque de nous suivre et nous celui de lui confier notre bébé.

Le temps qu’il effectue son préavis, Franck et moi allions nous charger de mettre en branle le gigantesque chantier qui nous attendait.

Notre première tache consista à imaginer le concept définitif que nous allions développer. Il n’était pas question de refaire une cafétéria. Notre idée était de reproduire avec des pizzas ce que faisait avec de la viande la chaîne de restaurant « L’entrecôte ».

Cette enseigne Toulousaine prospère depuis des lustres avec une formule unique et parfaitement mise en scène. Inutile de se creuser la cervelle pour savoir quoi manger, il n’y a pas d’autre choix possible que de commander une entrecôte et des frites.

Sitôt attablé et avant même que vous ayez déplié votre serviette, on vous apporte une salade verte agrémentée de quelques morceaux de noix. Ensuite on vous demande qu’elle cuisson vous souhaitez pour la viande et enfin, de choisir la couleur du seul vin que vous voulez boire :

- Rouge ou rosé ?... Voilà c’est tout !

Dit comme ça, cela ne parait pas très original. Pourtant quand on est curieux de naissance comme je le suis, on s’interroge.

- Comment se fait-il que ce restaurant qui ne fait jamais parler de lui soit complet midi et soir, toute l’année, depuis trente ans ?

La réponse se trouve dans l’observation attentive du concept. Je ne sais pas qui est le génial créateur de cette formule mais c’est certainement un petit malin. Alors que partout on vous oblige à vous « taper » la lecture d’une carte de menu plus ou moins cornélienne sur laquelle bon nombre de clients avant vous ont posé leurs gros doigts bien graisseux et qui en plus, comme c’est la mode du moment est rédigée en termes aussi alambiqués et fantaisistes les uns que les autres, du style :

- Mouliné du jardin, pour désigner une vulgaire soupe de légumes !

Ici il n’y a pas de carte, pas d’autre choix possible qu’une simple entrecôte, bleu, à point, saignante. Donc pas de perte de temps à savoir ce que « Monsieur et Madame » prendront. Même pas le sempiternel menu enfant ou le bambin ne sait jamais quel dessert prendre et « emmerde» pendant deux heures la gentille serveuse qui fait semblant d’être patiente.

Ensuite, en fin de repas on vous dépose sur la table une carte plastifiée avec la liste de tous les desserts, sans même vous poser la question de savoir si vous en voulez un. Le prix, qui est le même pour tous les desserts est affiché devant le premier choix de la liste, aucune photo des produits. Seulement l’énumération suggestive des gourmandises, de sorte qu’on en oublie presque le coût. Huit fois sur dix, vous vous faites avoir par la simplicité de la carte et vous commandez.

Autre avantage encore et non des moindres, le fait de pouvoir évaluer à l’avance le montant maximum de la note.

- Très utile quand c’est vous qui payez l’addition.

C’est donc ces préceptes que nous comptions mettre en pratique dans notre pizzeria. En proposant un choix de pizzas à prix unique, une salade et un vin Italien Rouge ou rosé sans oublier la copie conforme de la carte à desserts.

Ayant arrêté le choix du concept, il nous restait à mettre en adéquation le décor du restaurant avec le produit qui y serait vendu.

- Comment faire du neuf avec du vieux ?

Vu la grandeur de l’établissement, il n’était pas question de se lancer dans des travaux longs qui nous auraient coûté la peau des fesses. D’autant que le temps de mettre en place un éventuel financement, qui serait loin d’être accepté vu que la société était nouvelle, et nous aurions déjà perdu deux bon mois.

- Faut quand même pas oublier qu’à Béziers, nous étions très attendus par le Liquidateur.

Finalement, nous avons choisi de faire nous même la décoration du resto, c’était toujours cela d’économisé. On commença par repeindre tous les murs couleur saumon. La première couche se passa dans l’allégresse, la seconde en grimaçant de douleurs. N’étant pas des peintres émérites et la surface à recouvrir grandiose, les muscles de nos bras peu accoutumés à cet exercice nous lâchèrent dés les premiers coups de rouleau. Après en avoir longuement discuté assis en califourchon au sommet de l’échelle, la figure, les mains et les cheveux maculés de peinture, nous avons décidé à l’unanimité que deux couches suffiraient amplement. Alors qu’une troisième voire une quatrième était nécessaire pour couvrir parfaitement l’ancienne couleur.

Cependant, malgré de nombreuses imperfections visibles seulement par des esprits tatillons style mon père, le résultat final avait de la gueule. La couleur chaude créait une autre ambiance.

Pendant que nous étions occupés à nos travaux, nous recevions de nombreux visiteurs. Toutes les grosses sociétés du coin envoyaient des émissaires pour tenter de nous fourguer leur camelote. Faut dire que nous étions une cible de choix. Ce n’était pas tous les jours que s’ouvrait un restaurant aussi grand dans une ville moyenne de province. C’était assez amusant de voir la bataille que se livraient les fournisseurs pour emporter le marché. Les remises et rabais tombaient en cascades, les cadeaux à la pelle. Profitant de la situation, Frank excellait pour les presser comme des citrons. Le brasseur de bière nous offrit des tireuses flambantes neuves, le grossiste en vin, les enseignes lumineuses et des caisses de pinard, celui des glaces, des congélateurs de dernière génération etc. Le plus curieux dans cette histoire c’est que personne ne nous demandait de payer quoi que ce soit, pas même les traditionnels dix pour cent d’acompte.

De peur sans doute de nous vexer ou de perdre l’affaire, aucun n’osait aborder ce sujet. Je me souviens même qu’un jour, un électricien qui faisait déjà la maintenance du lieu sous l’ancienne direction, se proposa de vérifier gratuitement toute notre installation électrique, comme ça, presque par habitude, alors qu’on ne lui avait rien demandé. Pendant plusieurs jours il est venu changer des ampoules, remplacer des blocs lumineux de secours défectueux, contrôler le système de chauffage, sans exiger un centime. En gros, ils nous faisaient tous confiances. Ils se disaient sans doute que nous avions de gros moyens financiers. La Jaguar de Frank et mon coupé Volvo achetés à crédit et toujours garés devant la porte du restaurant devaient favoriser ce climat.

Pendant toute notre période « Michel Ange », et pour faire des économies, on dormait sur place dans la pizzeria. Carrément par terre, sur des matelas de fortune achetés pour l’occasion. Nous avions disposé notre installation au premier étage de sorte que nous ne puissions pas être vu de l’extérieur.

- Ce n’était pas le moment de se faire pincer à dormir par terre comme deux clodos alors que la journée on jouait les cadors.

C’est ce qui faillit pourtant arriver. Un matin, après avoir vérifié comme à chaque fois que nous sortions les cheveux ébouriffés , que la voie était libre, Frank était parti chercher du café et des croissants. Mais il avait oublié de refermer derrière lui la porte à clef. Allongé sur mon lit gonflable en tenue de peintre, les mains croisées sous ma nuque, j’attendais son retour. Quand tout à coup, une voix inconnue provenant du deuxième étage m’interpella.

- Pardon monsieur, excusez nous de vous déranger, nous cherchons la direction.

Je faillis m’étrangler en avalant ma salive et en découvrant la tronche de deux types en costard qui étaient penchés sur la balustrade du balcon au dessus de moi et qui me regardaient. Trouvant la porte ouverte, ils étaient montés par l’escalier de service, directement au deuxième étage, sans faire de bruit.

C’en était fini de ma crédibilité si je leur révélais que le « Pink Floy » qu’ils questionnaient était l’un des patrons, d’autant plus que la vision misérable que reflétait notre chambre improvisée, anéantissait toute tentative de justification. C’est alors que pris de court et prenant un accent étranger, dans le but d’écourter la discussion, je répondis :

- Ah les patronn ils soun pas là, révouné dans oune heures.

Les deux compères n’insistèrent pas et disparurent aussi vite qu’ils étaient apparus. Dévalant à toute vitesse les escaliers, je m’empressais de fermer la porte à clef. Heureusement que les croissants étaient bons, car quand Frank réintégra la chambrée je ne manquais pas de l’enguirlander.

Le petit déjeuner avalé, il fallait rapidement s’apprêter pour recevoir les deux oiseaux qui n’allaient pas tarder à revenir. Je finissais à peine d’ajuster mon nœud de cravate et Frank ses lunettes, quand nos deux intrus tambourinaient déjà à la porte. Redressant le torse et prenant un air « over booké » je leur ouvris.

- Bonjour Messieurs, c’est pourquoi ?

- Bonjour, nous sommes venus tout à l’heure, vous étiez absent. L’un de vos employés nous a dit de revenir dans une heure.

Visiblement ils ne m’avaient pas reconnu.

- Comme quoi !

La peinture étant achevée, il ne nous restait plus qu’à faire un peu de déco. J’achetai dans une librairie un livre très bien illustré sur l’Amérique. Je découpai à l’intérieur des photos symbolisant le mieux le mythe Américain, quelques portraits de vedettes de cinéma, Marilyne bien sur mais aussi John Wayne, Bogart, Clint Eswood etc. Des prises de vue aérienne de New York, de Philadelphie, Chicago. Je les mis sous verre et les fixais au mur alternativement.

Bien qu’un peu de guingois, une fois alignés mes tableaux donnaient l’illusion d’un grand sens artistique. Subtilement éclairés par notre dévoué électricien, ils personnalisaient agréablement l’établissement.

C’est à peut prés le seul investissement majeur que nous ayons fait dans la décoration. Pour le reste, nous avons ajouté quelques plantes vertes pour cacher la misère, un ou deux tapis pour masquer les anciens logos incrustés dans la moquette et surtout un paravent pour cacher les dégâts causés par une saloperie de pot de peinture qui nous avait glissé des mains et qui s’était complètement vidé sur la moquette de l’escalier de service, la veille de l’ouverture. Ecoeurés par le spectacle de la peinture qui dégoulinait tout doucement de marche en marche, semblable à de la lave en fusion qui s’écoule d’un volcan et qui s’étend partout, impuissants pour l’arrêter, nous avions tout laissé en plan, remettant à plus tard le nettoyage et condamnant l’accès à l’escalier.

Les travaux étant terminés, les fournisseurs sélectionnés, il ne nous restait plus qu’à recruter le personnel.

- Eh là, bonjour la galère !

Nous avions, par le biais d’un journal local, passé une petite annonce. Juste quelques lignes en bas de la page emploi. Avant d’investir d’avantage nous voulions d’abord tester le quotidien. Bien nous en pris, car le résultat fut aussi grandiose qu’inattendu, vous allez voir.

Le texte de cette annonce précisait qu’il fallait se présenter le jeudi suivant sa parution, directement au restaurant à partir de 14 h et sans prendre rendez-vous. Ce jour là, nous avions déjeuné Frank et moi avec notre Directeur Mr Merlo afin de discuter ensemble des modalités de ce recrutement. Nous étions quelque peu inquiets, ne sachant pas si suffisamment de candidats se manifesteraient. Le restaurant où nous déjeunions était situé juste derrière le notre. C’est donc à pieds que nous avons regagné ce dernier à 14h précises, impatients de connaître les retombés de notre offre d’emploi. Parvenus sur la place, un spectacle hallucinant nous attendait. Plus d’une centaine de femmes étaient agglutinées devant l’établissement dans un impressionnant brouhaha amplifié par les murs qui entouraient le parvis et qui renvoyaient en écho les clameurs des postulantes. On se serait cru à une manifestation d’un quelconque mouvement féministe.

- Je crois pouvoir dire que sur l’instant nous avons eu peur.

Il fallut jouer des coudes pour pouvoir s’approcher de la porte d’entrée et à peine celle-ci fut-elle ouverte que la foule surexcitée s’engouffra dans le restaurant. Il fallut aussi élever la voix pour se faire entendre et pour calmer les esprits passablement échauffés. Celles qui étaient arrivées les premières considéraient qu’elles devaient passer en priorité et faisaient tout pour garder leur position en nous collant comme des mouches. Les autres en poussant du mieux qu’elles pouvaient, tentaient de les déloger. Il fallait vite trouver une solution pour canaliser toutes ces furies.

Après avoir réussi enfin à obtenir le silence et d’un commun accord avec notre Directeur qui soit dit en passant, semblait complètement dépassé par les événements, nous avons annoncé que toutes les personnes présentes seraient reçues et qu’aussi bien la première que la dernière entendue, aurait sa chance.

Cette information ramena un peu le calme. Nous leur avons ensuite demandé de bien vouloir monter au deuxième étage et d’attendre sagement d’être appelée. En quatrième vitesse nous avons installé trois tables et six chaises face à l’escalier derrière lesquelles nous avons pris place. Pendant de longues heures nous les avons écoutées, les unes après les autres. Toutes avaient de très bonnes raisons de vouloir travailler chez nous. Au début des entretiens, il y avait un semblant de discipline. Elles attendaient tranquillement leur tour à l’étage et descendaient quand une place se libérait. Pourtant, au fur et à mesure que le temps passait, l’impatience gagnait. Une partie du groupe descendit d’un étage, aussitôt imité par le gros de la troupe pour finalement toutes ensemble gagner le rez de chaussée. Nous étions à présent encerclés par les filles qui semblaient se complaire à écouter ce que leurs consoeurs nous confiaient. Les conditions d’entretiens devenaient surréalistes.

- Il fallut repousser une gueulante pour qu’elles veuillent bien reculer de deux mètres.

Nous dûmes nous résoudre à écourter le temps de paroles des candidates en promettant hypocritement à chacune d’elle que leur profil correspondait bien au poste à pourvoir.

- C’était le seul moyen pour en finir… pacifiquement.

En fait, nous avions fait une monumentale erreur en oubliant que l’ancienne « Jardine » était une cafétéria. La grosse majorité de celles qui s’étaient présentées n’avait jamais travaillé dans la restauration classique et recherchait plutôt un emploi de « porteuse de plateaux » comme jadis ici. Alors que nous, nous avions besoin de véritables professionnelles capables de prendre des commandes et de servir des clients. Ne l’ayant pas mentionné dans notre annonce, toutes celles qui cherchaient un emploi non qualifié dans la bonne ville de Pau avaient tenté leur chance, d’où le nombre élevé de ces dames.

Au final, nous n’en avons retenu qu’une dizaine et parmi elles seulement deux avaient déjà occupé un emploi similaire à celui que nous proposions.

Heureusement que pour trouver les pizzaïolos la tache fut plut facile. Nous avions convaincu deux types qui s’étaient présentés pour être embauchés comme manutentionnaires qu’ils pouvaient tout aussi bien faire des pizzas. Car il n’était pas question de recruter des cuisiniers professionnels qui auraient tôt fait de penser que le resto leur appartenait comme c’est souvent le cas dans la petite restauration. C’est eux qui décident quand le service est terminé et peu leur importe si vous perdez des clients. Donc, chez nous pas de chantage possible, tout le personnel, y compris celui en salle, recevra la formation qu’il faut pour fabriquer et cuire des pizzas.

Donc, tout se passait le mieux du monde. Seul nous restait à recevoir les fours à pizzas que nous avions commandé à mon pote Oumédi en échange de la gigantesque plonge qui était devenue démesurée par rapport à notre nouvelle activité.

Pour ne pas rater l’ouverture du restaurant, nous avions fait imprimer plus de cent mille tracs qui avaient été distribués par des filles revêtues d’un dossard flanqué de notre logo. Elles avaient pris possession de tous les carrefours importants de la ville. Nous offrions sur ce prospectus, l’apéritif (un Kir) à tous ceux qui viendraient dîner chez nous. Nous espérions un bon retour de notre investissement, vous verrez plus loin, que nous n’avons pas été déçus du voyage.

Nous étions à présent presque au point et l’effervescence régnait dans l’établissement. Chacun essayait tant bien que mal de trouver sa place. Les serveuses avaient enfilé les uniformes que nous leur avions fait tailler sur mesure et s’amusaient entre elles à simuler des prises de commandes, Mr Merlo mettait une touche finale à la salade d’accompagnement qu’il avait lui-même mise au point, Frank et moi achevions de camoufler les dégâts causés par nos travaux de peinture… Quand le téléphone sonna.

C’est moi qui décroché. A l’autre bout du fil, une aimable voix féminine m’informa qu’elle était secrétaire à la mairie de Pau, et qu’elle avait en main le prospectus annonçant l’ouverture du restaurant fixée au lendemain. Ce que je m’empressai de lui confirmer joyeusement tout en lui souhaitant la bienvenue. A quoi elle répondit sur un ton beaucoup moins complaisant.

- Es-ce que la commission de sécurité est passée visiter votre établissement ?

- La commission de quoi ? Répondis-je faisant semblant de n’avoir pas bien entendu et sentant se profiler à l’horizon le début de nouvelles emmerdes.

- La commission qui vérifie que votre restaurant présente bien toutes les garanties de sécurité nécessaires qui lui permettent de recevoir du public, reprit t’elle tout aussi sérieusement.

Devant mon silence visiblement embarrassé et constatant l’ignorance totale de cette obligation administrative, elle poursuivit en m’indiquant que je ne pourrais pas ouvrir tant que ce contrôle ne serait pas effectué. Et en supposant bien entendu que cette visite ne révèle pas de carences susceptible d‘en reporter l’évènement.

Je vous laisse imaginer ma tête en apprenant cela. Ce fut comme qui dirait une douche froide. Reprenant la parole, je lui répondis de la faire venir immédiatement cette commission. Ce à quoi elle rétorqua que ce n’était pas si simple, qu’il fallait au préalable en faire la demande par écrit auprès des services concernés, en l’occurrence le sien, et d’attendre qu’un rendez vous soit fixé.

- En somme à la Saint Glin Glin !

Quand j’ai raccroché le téléphone, la stupeur se lisait sur le visage de Frank et du directeur qui avaient écouté la conversation. Aucun d’entres nous ne s’attendait à pareille déconvenue. Pourtant il fallait réagir vite, car notre capacité financière pour faire face à ce coup dur était quasiment inexistante d’autant plus que certaines factures de fournisseurs arrivaient déjà à échéance.

J’entrepris alors de rédiger en toute hâte une lettre manuscrite à l’intention du maire de Pau que je portais moi-même à la mairie. Il était onze heures trente quand la secrétaire nous a anéanti avec son coup de fil et douze heures pile quand j’entrais dans le hall de la mairie et que le gardien referma les portes derrière moi. A quelques minutes près, tout aurait pu basculer.

Mon enveloppe en main, j’arpentais en toute hâte les couloirs de la mairie à la recherche d’une bonne âme encore présente pour me recevoir. Et c’est là que je l’ai reconnu, Mr Labarrere, Le maire de Pau. En grande discussion avec un administré planté au milieu du couloir. Prenant mon courage à deux mains, je me suis approché de lui et après avoir attendu qu’il en finisse avec son interlocuteur, je me suis annoncé.

- Pardon Mr le Maire, je voudrais vous parler.

- C’est à quel sujet ? Me dit t’il souriant et me tendant trois doigts de sa main moite de politicien toujours en campagne.

Je lui expliquais alors que j’étais le nouveau propriétaire de la Jardine, que c’était la première fois que j’ouvrais un établissement aussi grand, que j’avais recruté un dizaine de personnes, ce dont il me félicita chaleureusement, mais aussi que j’avais un tout petit souci que lui seul sans doute pouvait résoudre. Je lui rapportais l’appel déconcertant de ses services, l’urgence qu’il y avait à faire rappliquer cette satanée commission de sécurité car nous pensions ouvrir le lendemain et lui avouer ma méconnaissance de cette formalité administrative apparemment incontournable. Son sourire disparut de son visage à l’énoncé de cette dernière précision. Manifestement il était très embarrassé.

- Vous vous rendez compte, me dit t’il, réunir la commission aussi vite.

- Je sais bien, lui répondis-je, sur un air qui concentrait sur mes épaules toutes la misère du monde.

- Bon, donnez moi votre lettre, je vais voir ce que je peux faire.

Enfouissant ma bafouille dans sa poche, il m’invita à regagner la sortie me tendant cette fois, seulement deux doigts.

Restait plus maintenant qu’à serrer les fesses en priant pour que mon charme ait opéré car son penchant pour le sexe fort n’était plus un secret pour personne.

Le lendemain à dix heures, branle bas de combat. Alors que j’étais grimpé en haut d’une échelle, affairé à nettoyer l’enseigne lumineuse je vis arriver une armada de fonctionnaires, la commission de sécurité au grand complet ; Le capitaine des pompiers, les services sanitaires, les flics, plus d’autres types dont je ne connaissais même pas la profession. Toute la petite troupe entra dans le restaurant et s’éparpilla dans toutes les pièces. La visite dura à peine un quart d’heure. Ne voulant pas narguer ces messieurs qui avaient du modifier leurs emplois du temps à cause de moi, je restais juché sur mon échelle à attendre que l’orage passe.

Au final, ils nous donnèrent le feu vert à la seule condition de ne pas recevoir de clients au deuxième étage car nous entrions alors dans une autre catégorie d’établissement à la réglementation beaucoup plus draconienne. Encore une fois, la chance m’avait souri, nous allions enfin pouvoir l’ouvrir notre Pizza City.

Anticipant cette autorisation, à midi pile nous étions opérationnels.

Enfin, c’est ce que nous pensions, car dès douze heures vingt les deux cent places assises étaient occupées par les clients pressés de découvrir ce nouveau restaurant et ça nous ne l’avions pas vraiment prévu. C’est un véritable Tsunami humain qui a déferlé dans le resto emportant avec lui le peu d’organisation qui avait été mise en place. L’inexpérience de notre personnel ajoutée à la défaillance du matériel jamais utilisé ainsi qu’à l’incompétence de notre directeur, créèrent un climat quasiment insurrectionnel dans la salle.

Les serveuses étaient paniquées, le directeur était lui aussi complètement dépassé par les événements au point de s’enfuir se réfugier à la plonge au lieu de rester sur le pont pour diriger son équipe. On ne le vit réapparaître un torchon sur une épaule qu’en toute fin du service. Certaines tables n’ont jamais pu être servies et les clients, après deux heures d’attente sont repartis sans manger. Des tables de huit personnes n’ont vu venir que deux ou trois pizzas, ça gueulait de partout. Les pizzas étaient trop ou pas assez cuites et le plus souvent n’étaient pas celles qui avaient été commandées, mais comme tous avaient très faim, ils s’en accommodaient créant un peu plus de confusion dans le service.

Devant le passe plat, c’était la guerre. Se faisant enguirlandé de tout les cotés par les clients, les serveuses emportaient les premières pizzas qui se présentaient et repartaient sans que leurs commandes soient complètes ce qui avait pour effet immédiat d’énerver un peu plus ceux qui à la table n’avaient pas eu la chance d’être servis.

Dans les cuisines, c’était aussi l’enfer. Par manque d’expérience, les cuisiniers ne reconnaissaient plus les pizzas une fois cuites et le fromage fondu et envoyaient tout ce qui sortait du four sans savoir à quelle fiche ça correspondait. On avait bien mis des olives dessus pour pouvoir les différencier mais celles-ci tombaient des pizzas et brûlaient sur la saule du four, dégageant une odeur acre de cramé. Comme si cela ne suffisait pas, les plaques à pizzas neuves bien que préalablement huilées, accrochaient et ralentissaient encore plus les commandes. Sans parler des pizzas qui partaient directement à la poubelle car elles étaient trop déchiquetées. On était véritablement au bord du chaos.

Devant ce spectacle pitoyable, je tentais tant bien que mal de gérer la situation, passant de table en table pour calmer les esprits en proposant des ristournes, des cafés, allant même jusqu’ à offrir l’addition aux plus virulents qui risquaient de tout casser tellement ils avaient les glandes. Frank quand à lui, avait totalement disjoncté, enjambant le passe plat, il avait saisi une pelle à pizza et la brandissant au dessus de sa tête, promettait en hurlant à toutes celles qui emporteraient une commande incomplète, un grand coup sur la leur. Certaines filles étaient en pleurs, et effrayées, disparaissaient dans les toilettes pour ne plus se faire chahuter.

- Bon sang que cette journée a été dure !

Inutile de préciser que notre réputation allait être passablement entachée. Nous voulions faire parler de nous à l’occasion de cette ouverture, on ne peut pas dire que nous ayons raté notre coup, toute la ville allait sans aucun doute nous tailler des costards.

- Quinze ans après je pense qu’il y a encore des Palois présents ce jour là qui se racontent l’histoire à la veillée pour faire rire les enfants.

Quoi qu’il en soit, le navire avait été lancé à la mer et tant pis si le champagne de baptême avait un peu égratigné la coque, il ne lui restait plus maintenant qu’à bien naviguer pour faire oublier les déconvenues de sa mise à l’eau.

Le service du soir fut beaucoup plus calme, les clients étant moins pressés et donc plus conciliants. Nous avions mis à profit la coupure de l’après midi pour revigorer le moral de nos troupes qui en avait bien besoin et pour recadrer Mr Merlot qui, c’est le cas de le dire, avait été en dessous de tout. Nous nous sommes employés aussi à dédramatiser la situation, en endossant la responsabilité du foutoir du midi. Après tout c’était bien de notre faute, à Frank et à moi si nous n’avions pas su mieux préparer cette ouverture. Ce n’était pas la peine d’accabler notre personnel qui avait fait de son mieux pour gérer, sans véritable formation préalable, une situation particulièrement exceptionnelle.

Une semaine plus tard, tout était rentré dans l’ordre. Notre directeur s’était ressaisi et avait regagné notre confiance. Les filles apprirent vite leur nouveau métier et les cuistots étaient devenus les champions du monde de la pizza. Nous pouvions enfin souffler et nous détendre. Cela faisait presque deux mois que nous avions acheté ce restaurant et nous étions toujours sans nouvelles de l’administrateur judiciaire de Béziers à qui nous devions un peu d’argent. C’est vrai aussi que nous n’avions rien fait non plus pour nous rapprocher de lui comme me l’avait demandé l’huissier.

Elle finit par se manifester, car il s’agissait d’une femme, seulement deux mois après l’ouverture. Visiblement elle n’était pas très pressée de recouvrer son argent. Elle nous demanda simplement de faire un geste significatif. C’est-à-dire de lui envoyer au moins dix pour cent de ce qu’on lui devait. Faut reconnaître qu’elle n’était pas très exigeante. Ce nouveau délai consenti nous permit de travailler plus sereinement. Nous étions à présent parfaitement rodés et capables de faire face à une clientèle chaque jour plus nombreuse… Au point de déranger la concurrence et plus particulièrement la direction de la cafétéria Flunch qui se situait pas très loin de notre restaurant et qui voyait son établissement de plus en plus déserté à l’heure du déjeuner. Cette enseigne nationale avait dépêché sur place son directeur régional qui était venu se rendre compte par lui-même de l’ampleur des dégâts. Il fut reconnu, le nez collé à la vitrine de notre pizzeria, observant le taux de remplissage, par notre directeur qui avait été autrefois sous ses ordres. Ce dernier ne pu s’empêcher d’aller cyniquement le saluer en lui demandant s’il souhaitait se restaurer. Mauvais joueur l’autre refusa l’invitation.

On était loin maintenant de l’état de guerre du premier service, les beaux jours arrivaient, nous donnant l’occasion de sortir la terrasse qu’un fournisseur nous avait gentiment offerte. Elle fut opérationnelle le jour du grand prix de Formule 2000. Ca tombait bien, ce jour là il faisait beau. Le circuit automobile se trouvait juste en contre bas de l’esplanade où nous étions. Ce qui fait que de nombreux passants défilaient devant chez nous pour se rendre à la course. Une silhouette qui m’était familière se détacha de la foule et s’arrêta quelques secondes devant la porte pour examiner notre carte. Il s’agissait d’Alain Prost, le pilote de Formule1 qui avait signé chez Ferrari et qui venait montrer au public sa toute nouvelle voiture rouge. Jugeant sans doute que le contenu de notre menu risquait d’altérer la ligne de conduite qu’il devait suivre pour pouvoir dompter victorieusement son animal cabré, il n’entra pas.

- Pas facile à priori de digérer une pizza aux trois fromages, à trois cent à l’heure et dans un habitacle aussi restreint !

Ce qui ne nous empêcha pas à nous de réaliser ce jour là un très beau chiffre d’affaire, pas loin de quarante mille francs. Hormis le boucan généré par les bolides lancés plein gaz dans les rues de la ville, on en redemandait encore des journées comme celle là. Cependant, il convient tout de même de signaler un petit bémol qui vint contrarier l’euphorie de ce magnifique dimanche ensoleillé. C’est que tout le monde ne partageait pas notre joie, notamment notre charmante voisine qui bien que n’ayant pas déjeuné chez nous, avait particulièrement mal digéré le succès de la journée. Vous allez comprendre pourquoi.

Il se trouve que cette dame exerçait juste à coté, dit-on, le plus vieux métier du monde. A partir de son appartement mitoyen de la pizzeria, elle recevait ses clients. Elle avait mis au point tout un système de lumières qui informait le chaland sur son état de disponibilité. Une lumière verte et il pouvait monter, une lumière rouge signifiait que le lit était occupé par un autre, l’orange annonçait le repos de la praticienne. Nous ne faisions pas particulièrement attention à elle, elle en faisait autant. Jusqu’ à ce fameux jour de compète, où les choses se sont gâtées. C’est notre belle terrasse qui fut à l’origine de la discorde car pour qu’un client puisse atteindre les marches menant à la félicité, il devait au préalable supporter les regards sarcastiques des consommateurs qui lézardaient à l’ombre de nos parasols. Le sang de la belle ne fit qu’un tour quand elle constata que plus nos chaises se remplissaient plus sont lit à elle se vidait. Furieuse elle prit un seau d’eau qu’elle jeta depuis sa fenêtre sur les clients attablés

Ce que je crus sur l’instant n’être qu’un saut d’humeur consécutif à une mauvaise passe pour elle, se révéla en fait comme le début d’un conflit qui faillit tourner au drame.

Dans les jours qui suivirent la querelle de clocher se transforma en un dangereux épisode de la « Cosa Nostra ». Alors, que j’entrepris de lui dire ma façon de penser suite à une énième menace verbale qu’elle avait proféré à l’encontre de jeunes lycéennes qui prenaient un café et qui soit disant l’avaient regardée de travers et aux hectolitres de flotte qu’elle n’avait jamais cessé de déverser depuis l’étage, elle tenta de me frapper avec un piquet de parasol. Evitant de justesse la pointe mortelle, j’allais lui mettre une baffe monumentale quand des copines à elle, surgissant des trottoirs alentours se mêlèrent à la bataille. Je vous laisse imaginer la scène. C’était maintenant une dizaine de filles que j’avais sur le dos, qui m’insultaient, me crachaient dessus et essayaient d’atteindre avec leurs pieds, la partie de mon anatomie qui me tenait le plus à cœur. Terrorisé par la tournure pugilistique que prenait l’altercation, Mr Merlot appela la police. A la vue des gyrophares la plupart des poules de luxe se volatilisèrent dans la nature me laissant face à face avec la folle dingue qui me toisait.

L’officier de police qui visiblement connaissait bien cette dame obtint rapidement le retour au calme. Apparemment elle était coutumière du fait et avait déjà fait parler d’elle avec l’ancienne direction en pratiquant la même guérilla d’usure. Las, les dirigeants avaient cédé et avaient retiré la terrasse. J’expliquais au policier qu’il n’était pas question que je me prive de cet outil de travail car il me permettait d’augmenter considérablement mon chiffre d’affaires. Et puis, j’eus cette phrase malencontreuse qui réactiva aussitôt la furie de ma voisine.

- Après tout, Mr l’agent elle n’à qu’à aller exercer ses talents ailleurs, c’est quand même plus facile pour elle de déplacer son « fondement » que moi mon fonds de commerce.

- Espèce d’en….j’en passe et des meilleures !

L’incident devait en restait là, du moins c’est ce qu’elle avait promis aux flics suite à sa conduite au commissariat. Moi-même ayant du aller déposer une main courante.

- Que nenni, c’était loin d’être terminé.

Deux jours plus tard, une voix masculine demanda à me parler personnellement au téléphone. Le directeur qui avait décroché le combiné essaya d’en savoir un peu plus, pensant qu’il s’agissait sans doute d’un fournisseur qui faisait le forcing pour avoir le patron plutôt qu’un employé , comme moi jadis je le faisais. Mais l’inconnu insista lourdement pour que ce soit moi son unique interlocuteur. Me levant de la table où je déjeunais agréablement avec mes enfants, je pris l’appareil.

- Allo oui, Mr Deumié. A qui ai-je l’honneur de parler ?

- A moi gros connard, me répondit la voix menaçante. Tu as intérêt à dégager ta terrasse sinon on va te faire la peau.

- Comment ? répondis-je quelque peu éberlué. T’es qui toi pour me parler comme ça ?

- Cherche pas à savoir, c’est mieux pour toi et écoute plutôt ce qu’on te dit de faire.

Nul doute que cet abruti ne me connaissait pas bien, car si il y a quelque chose que je déteste par-dessus tout, c’est bien les menaces et selon la personne qui les donne, les ordres. Manifestement la belle de nuit avait un protecteur qui reprenait à son compte le conflit de l’avant veille. Par ce coup de fil anonyme, il me notifiait officiellement son existence et m’informait que dorénavant c’était avec lui que j’aurais à faire. Devant cette situation plutôt atypique qui ne s’enseigne pas dans les écoles de commerce, il y avait le choix entre deux comportements. Le premier consistait à se chier dans le froc et à faire amende honorable, comme l’avait fait j’imagine l’ancienne équipe avant nous, en renonçant à la terrasse. Le deuxième en gardant son sang froid et en utilisant le même langage que celui qui veut vous intimider.

- Je vais te dire une chose, qui que tu sois. Repris-je sur un air tranquille comme Baptiste, Toi et ta pétasse n’avez pas intérêt à venir m’emmerder sinon je lui fous le feu à son lupanar. C’est clair mon petit ? Et maintenant si tu insistes, je t’attends à la terrasse, tu peux venir tout de suite j’y bois mon café.

L’autre raccrocha sans répondre, ne s’attendant certainement pas à une telle réponse. Sept ans « devant » les barreaux m’ont appris à gérer ce type de loubard de pacotille. S’il s’était s’agit d’un vrai truand, il ne se serait pas caché derrière un téléphone pour me faire connaître son sentiment, il serait venu me voir directement. Finalement, j’ai bu cinq cafés pour rien en attendant ce rigolo avec un énorme couteau de cuisine planqué sous la table, au cas ou ? Mais il n’est jamais venu.

Jugeant tout de même l’affaire relativement sérieuse, Frank et moi décidons de faire appel à un détective privé pour essayer d’en savoir un peu plus sur cette pittoresque prostituée. Avait elle oui ou non des protections, fallait-il vraiment craindre des représailles ?

L’enquête révéla que la bougresse avait un carnet d’adresse copieusement garni des noms de notables de la cité, ce qui lui assurait un semblant d’immunité informel. On disait même que le premier magistrat de la ville était l’un de ses amis.

Faut dire qu’elle avait quand même de la bouteille, elle avait du en voir passer un sacré paquet de citoyens Palois dans son plumard. Notre fin limier nous apprit aussi qu’elle avait bel et bien un julot mais qu’il croupissait en prison pour de longues années suite à une affaire d’extorsions de fonds. Donc, celui qui m’avait menacé au bigophone ne pouvait être lui, ce dont je me doutais. Sachant, grâce au rapport détaillé du détective, dans quelle prison il se languissait, je fis appel à un ancien camarade de mirador qui y travaillait pour lui faire parvenir un petit message. En gros je lui disais qu’il était souhaitable pour le confort de tout le monde que les choses en restent là. Apparemment il était plus conciliant ou plus intelligent que sa protégée, car par la suite, les relations de voisinage furent considérablement améliorées. Une solution équitable fut même trouvé, qui consista à édifier une palissade entre sa porte d’entrée et notre terrasse.

C’est à cette époque que Frank révéla à sa femme qu’il avait une maîtresse dont il était tombé éperdument amoureux. C’était disait-il la femme de sa vie. C’est vrai que celle-ci avait une personnalité intéressante et un physique plutôt avantageux. Mais le problème, c’est que cette idylle romanesque, eut des conséquences catastrophiques qui se répercutèrent sur nos affaires. Entraînant notamment la fin de notre belle aventure Béarnaise. Faut vous dire, que j’ai moi aussi ma part de responsabilité dans cette histoire, car voulant être agréable à nos compagnes respectives, j’avais eu la merveilleuse idée de les associer à nos activités. En offrant à chacune d’elles 25% du capital de la société qui exploitait Pizza City, je n’imaginais pas que ma bonne oeuvre allait être aussi mal récompensée, dans les jours qui suivirent cette idylle dévorante.

- Il fallait bien quand même que l’on finisse par le payer ce restaurant !

Les appels du pied de notre chère liquidatrice Biterroise se faisaient plus pressants. Nous avions fini par l’agacer avec les reports incessants des rendez-vous qu’elle nous fixait pour solder cette vente.

C’était donc le moment de trouver au plus vite un financement. Nous avions à présent quelques mois d’activité sur lesquels le banquier sollicité pourrait s’appuyer.

Au vu des résultats réalisés, ce dernier était prêt à nous octroyer un crédit. Il posait cependant une condition, que les quatre associés se portent garant. Pour ma femme et moi aucun problème, par contre, ma belle sœur ayant manifestement mal vécu les incartades amoureuses de son cher mari, refusa tout net de signer. Suivant les bons conseils de son nouvel hidalgo qu’elle venait tout juste de rencontrer, elle préférait tout perdre plutôt que de cautionner une affaire où elle aurait pu être facilement évincée. Quant à Frank, redoutant sans doute que son ex ne s’allie à sa sœur et à moi, ce qui nous aurais donner soixante quinze pour cent du capital, il avait lui aussi la trouille d’être un jour où l’autre débarqué.

- Bonjour l’ambiance !

Conclusion, la situation était bloquée et le banquier garda ses sous. Voilà comment on est remercié quand on est trop gentil. J’aurais dû écouter ce cher Frank qui ne souhaitait pas mêler nos femmes à nos affaires. Puisqu’il n’y avait pas de possibilité de compromis, nous avons du nous résigner à revendre notre restaurant au rabais et à nous séparer, mettant ainsi fin à cette belle histoire Paloise.

- Encore une belle affaire perdue !

20ème conseil Le choix des associés est très important, notamment dans les sociétés plus ou moins familiales. Si vous êtes marié sous le régime de la communauté, la question ne se pose pas car associé ou non, votre conjoint dispose automatiquement de la moitié de vos parts en cas de séparation. Par contre, si vous ne l’êtes pas, avant de distribuer des parts comme l’on offre des fleurs, soyez certain que la personne qui partage votre lit aujourd’hui, aura demain les mêmes sentiments amoureux à votre égard. Car en cas de rupture qui plus est, de votre fait, imaginez ce qui arrivera à votre « boite ». Dans la mesure du possible évitez de mélanger amour et affaires, ils font très rarement bon ménage. Pensez plutôt à monter une EURL au lieu d’une SARL.

Débarrassé en quelque sorte du stress occasionné par ce conflit familiaux et par les allées et venues quotidiennes en terre Béarnaise, je pouvais réfléchir plus sereinement à mon devenir.

- Qu’allais-je donc faire maintenant pour gagner ma vie ?

Je n’en n’avais absolument aucune idée jusqu’au jour ou je suis passé devant une boutique qui était à louer avenue de Grande Bretagne à Toulouse. Elle semblait bien placée pour y faire des pizzas à emporter. Mais des pizzas, je commençais à en avoir ma claque. Je voulais faire autre chose. C’est alors que j’ai repensé à mon copain Marchaland, celui à qui j’avais revendu ma pizzeria quelques mois auparavant et qui m’avait suggéré de créer un magasin de paella.

Avant de le contacter, j’ai voulu savoir ce que mon entourage familial pensait de ma nouvelle lubie. J’organisais une petite réunion ou j’ai posé la question de savoir ce qui était le mieux ; faire des pizzas où de la paella ? La réponse fut unanime, des pizzas. Personne ne croyait à la réussite de cette activité en dehors d’une exploitation l’été en bord de mer. Après deux secondes de réflexion, j’ai répondu ceci :

- Puisque vous êtes tous d’accord pour faire des pizzas, et bien moi je vendrai de la paella.

Allez donc savoir pourquoi j’ai choisi cette option, sans doute par défi où bien alors, par peur de m’ennuyer dans un projet qui ne m’apporterait rien de bien nouveau. Toujours est-il, mais ça je ne le savais pas encore, que cette spécialité Espagnole allait me permettre de vivre une aventure encore plus exaltante et nettement plus enrichissante que celles que j’avais vécue jusqu’à présent. Une vie de millionnaire avec grosses cylindrés, luxueuse maison du type hacienda perchée sur les coteaux huppés de Vieille Toulouse avec patio et immense piscine intérieure chauffée, personnel de maison, chevaux de course etc.

Auparavant, nous vivions ma femme et mes deux derniers enfants dans un modeste immeuble en périphérie de Toulouse. Certes la vue était imprenable du haut du neuvième étage mais j’avais beaucoup de mal à supporter la promiscuité du lieu. Et puis, étant d’origine paysanne je vivais mal le fait de ne pas pouvoir aller pisser dehors, dans le silence de la nuit, en contemplant les yeux levés vers le ciel, la splendeur de la voûte céleste.

Déjà que nous étions à l’étroit à quatre dans ce trois pièces infecté de blattes, ne voila t’il pas que Sonia, la fille de Marlène, issue de son premier mariage, débarqua chez nous avec deux énormes Bobtails et accompagnée d’un charmant jeune homme prénommé Marc. Cet échevelé avait, outre un physique de rock star, la particularité d’être profondément Canadien !

Tout juste descendus de l’avion qui les ramenait de Montréal, sans emploi, sans pognon ils avaient décidé de s’installer chez moi.

- Bon !

Cette intrusion soudaine dans mon foyer, m’obligea à accélérer la mise en place de mon nouveau concept de paella. Considérant ce nouveau venu comme un futur gendre potentiel, Je le pris sous mon aile et l’invitai à participer à la création de mon magasin.

Cependant, je n’avais pas oublié Jean Claude Marchaland, qui était déjà à pieds d’œuvre au bord de la méditerranée. Nous étions en Juin et la saison estivale approchait à grands pas. Il était à Port Leucate, occupé à nettoyer sa pizzeria. En quelques mots je lui ai résumé la situation et lui ai demandé si il était toujours partant pour faire de la paella. Il me répondit oui sans hésitation. Je ne manquai pas de lui préciser que je n’était plus seul dans cette affaire et que je comptais initier le Québécois aux affaires en le prenant avec nous. Cela ne le dérangeait pas, c’était comme je voulais. C’est ainsi que débuta, au pays du cassoulet, la formidable épopée de la paella.

Pragmatique, Jean Claude proposa d’essayer le concept à Port Leucate, sur la terrasse de son magasin. Effectivement, ouvrir un magasin en plein mois de juillet dans un Toulouse déserté, risquait de fausser notre jugement et aurait pu porter un coup fatal à nos ambitions. Nous avons donc laissé le magasin Toulousain fermé pendant les deux mois d’été avec juste une inscription en gros caractère faisant office d’enseigne qui disait : PAELLA CHAUDE A EMPORTER. Nous le sûmes plus tard, bien des automobilistes affamés ont salivé d’envie en passant devant. Un proverbe Chinois dit :

- Une image vaut mille mots, moi je réponds,

- Quelques mots choisis créent de belles images.

Faire croire à tout le monde que nous étions des spécialistes de la paella sans en avoir jamais fait de notre vie, c’était pas évident. Aucun de nous ne savait la cuisiner. Préparer chez soi une petite paella pour deux où trois personnes c’est assez facile, mais bien assaisonner un plat pour cinquante c’est autre chose. Des recettes de paella il y en a plein les livres, mais laquelle choisir ?

C’est en furetant dans un magasin de produits alimentaires que nous sommes tombés sur le « Spigol » il s’agit d’un mélange de safran et de plusieurs épices exotiques. C’est une marque très ancienne qui est fabriquée du coté de Toulon. Au dos de la boîte se trouvait une recette de paella « Valenciana ». En augmentant les doses qui étaient indiquées et en les ajustant à la quantité d’eau nécessaire à une grande poêle, nous avons élaboré une sublime recette qui allait faire le succès de notre « Boîte à Paella » et nous attirer bien des convoitises.

A quelques encablures de Leucate se trouvait le Perthus, ville Catalane enclavée entre la France et l’Espagne et propice à l’achat aux meilleurs prix, du matériel de cuisson adéquat ; brûleurs, trépieds, poêles émaillées de toutes dimensions etc. Ce type d’ustensiles largement répandu au pays des castagnettes était à l’époque introuvable en France. Nous avons donc ramené tous ce dont nous avions besoin et dés le début Juillet nous étions prêts.

Pour être honnête, il faut quand même vous avouer qu’avant de démarrer notre activité, nous avons fait un petit peu d’espionite.

En effet, sur le port nous avions un sérieux concurrent nommé « Gaston » qui cuisinait lui aussi de la paella, dans deux énormes récipients en inox, soudés sur place. Idéalement située, sa boutique ne désemplissait pas et à l’heure de la bouffe, la moitié des vacanciers déambulaient dans la ville avec soit une pizza, soit de la paella, soit un poulet rôti, qui provenaient de chez lui. Ce mec nous foutait les boules avec son air bonasse et sa façon qu’il avait de fuir les regards. Alors qu’il se faisait des dizaines de millions tous les étés, il ne vous décrochait jamais un sourire

.

Une chose cependant nous intriguait plus que tout, la contenance de ses poêles. Combien de kilos de paella pouvait-il y faire cuire ? Vu leurs circonférences et les seaux d’ingrédients qu’il y déversait, cela devait représenter un sacré poids. A 65 Francs le Kilo, par ici la monnaie. Aussi une nuit n’y tenant plus, Jean Claude et moi, sommes allés en mesurer discrètement le diamètre et la profondeur.

Enfin nous allions savoir combien cet enfoiré se mettait dans la poche tous les matins entre neuf heure et quatorze heures. Espace temps qu’il lui fallait pour vendre le contenu de ses deux énormes casseroles. Il est ressorti de nos savants calculs qu’il réalisait en gros 15.000 Frs de chiffre d’affaires ce qui représentait deux cent trente kilos de paella.

- Ah il pouvait faire la gueule celui-là, avec tout ce qu’il engrangeait !

A défaut d’être concerné par ces résultats, nous étions au moins rassurés quant à l’engouement des touristes pour le produit. Cela nous donnait de bonnes raisons de penser que nous pourrions en faire autant.

Loin toutefois d’égaler les performances de Gaston car nous étions moins bien placés que lui, cette saison fut quand même une belle réussite. Hormis cet aspect financier, elle nous donna l’occasion de maîtriser parfaitement la fabrication et la vente de notre produit. Ce fut en plus le plaisir de vivre de grands moments de rigolade grâce notamment à Marc qui officiait le plus souvent en cuisine.

Fallait voir la dégaine qu’il avait avec son bermuda trop large pour lui, ses spartiates aux pieds, son Marcel taché d’huile, sa casquette jaune avec le logo de « Ricard » enfoncée à l’envers sur sa tête. Mais il fallait surtout l’entendre gueuler en Canadien quand il interpellait le chaland où bien quand il dansait et qu’il chantait devant les fourneaux. C’était un véritable show de music-hall qui attirait toutes les demoiselles de la station. Parfois on se demandait avec Jean Claude, si nous acheter de la paella n’était pas un prétexte pour approcher l’artiste. Il n’avait rien en tous cas d’un cuisinier classique et encore moins d’un Andalou avec le putain d’accent Québécois qu’il se trimballait.

- N’empêche que « Tabernacle » ou pas, il en vendit des kilos de riz !

A la mi Septembre nous avons rapatrié tout notre matériel au magasin de Toulouse. Finies les vacances, l’heure de vérité approchait. Le concept allait-il fonctionner aussi bien en ville et toute l’année ? Plus nous avancions dans les travaux d’agencement plus le doute s’installait. Elles étaient loin les plages de la méditerranée et les Toulousains semblaient bien plus préoccupés par les achats de la rentrée que par notre minable magasin de paella agencé avec quatre sous. C’est vrai qu’on ne s’était pas cassé le cul pour les travaux. On avait tout fait au rabais car en cas de fiasco on ne voulait pas y laisser notre chemise. Après bien des péripéties liées à notre manque de savoir faire en matière d’agencement, vint enfin l’heure d’ouvrir. Je me souviens, c’était un jeudi après midi.

Intrigués par ces grandes poêles qui fumaient dans la vitrine, les premiers clients ne tardèrent pas à pointer le bout de leur nez. Volontairement mis en scène, cette nouvelle façon de cuisiner à la vue de tous attirait les regards et aiguisait les appétits de tous ceux qui passaient devant la boutique. Elle les rassurait aussi en donnant le sentiment que le produit était frais. C’est là que j’ai compris que nous allions faire un tabac. Le premier jour, de peur d’en jeter, nous n’avions fait qu’une poêle. Bien entendu à 20h nous n’avions plus rien à vendre. Le lendemain toujours aussi prudents nous en avons fait deux. Là aussi il nous en a manqué. Le samedi nous avons dépassé les 5000 Frs de chiffre d’affaires ce qui à l’époque représentait un beau résultat. Ebahi par la hauteur de ce dernier Jean Claude paya le champagne et promit d’en faire autant chaque fois que cela se reproduirait. A la fin de la semaine suivante nous avons dû mettre un terme à cette pétillante pratique car du lundi au dimanche, nous étions bourrés.

Au delà de nos espérances le concept fonctionnait. Tous les jours des Toulousains mangeaient de la paella. Loin d’être un feu de paille le succès se confirmait de jour en jour. C’était maintenant autour des entreprises de nous commander des poêles pour plusieurs centaines de personnes. Des comités d’entreprises, des comités des fêtes. On allait les cuisiner sur place dans la joie et la bonne humeur.

Ce départ en fanfare me rapprocha un peu plus de Jean Claude, nous étions fiers d’avoir réussi ce pari. Notre relation au début épisodique devenait quotidienne. Nous passions à présent beaucoup de temps ensemble et c’est auprès de lui que j’ai véritablement commencé à apprendre le métier de chef d’entreprises. A la base ingénieur en hydraulique il avait su, suite à la disparition de l’entreprise qui l’employait, se reconvertir avec éclat dans la restauration rapide. C’est lui qui m’initia à l’informatique et au classement des papiers. Bordélique comme pas deux je n’avais jamais songé moi-même à organiser intelligemment le rangement de la montagne de courriers administratifs qui m’envahissait. Ayant quatorze ans de moins que lui, je n’ai jamais su s’il me considérait un peu comme son fils où comme son petit frère. En tous les cas pour moi c’était un véritable ami. Notre complicité était telle que sa femme disait sans rire qu’il était ma maîtresse et moi son amant.

- Pourtant je vous jure qu’on n’a jamais couché ensemble !

C’est aussi lui qui m’apprit à jouer au tennis. Et là, ça vaut le coup de s’attarder un petit peu. Comme je le disais plus loin, il était grande gueule ! A un point que vous ne pouvez pas vous imaginer. Dans les premiers temps il me surclassait outrageusement car il était très bon joueur, je m’accrochais comme je le pouvais mais il était toujours le plus fort. Le plus fort et le plus vicieux car il me donnait quelques instants l’espoir de gagner pour mieux ensuite porter l’estocade. Cependant au fil des jours je prenais de l’assurance. Avec un tel maître je ne pouvais que m’améliorer. Seulement lui ne vit rien venir ou du moins ne le montrait t’il pas. Le jour de ses 49 ans, nous étions attablés au restaurant du club ou nous jouions, pour fêter son anniversaire. La salle était pleine. La discussion tournait autour du match que nous venions de livrer et qu’il avait bien entendu gagné.

Comme à son habitude il se gaussait. Je lui fis alors remarquer que j’étais quand même assez satisfait de moi car je lui avais opposé une belle résistance. J’ajoutais avec malice qu’un jour ou l’autre je finirai bien par le battre. Et c’est là qu’il explosa, du Jean Claude Marchaland en puissance !

- Me gagner ? Tu veux rire, jamais tu n’y arriveras, me lança t’il dans un tonitruant et moqueur éclat de voix.

J’avais beau essayer de lui expliquer que je ne pouvais que progresser, que de son coté, lui avait atteint son meilleur niveau, rien n’y fit. Non seulement il ne voulait rien entendre mais en plus il en rajoutait trois tonnes en disant haut et fort que même une main dans la poche il me gagnerait.

- Qu’est-ce que tu paries ? Lui lançais-je par défi.

- Ce que tu veux !

- Quinze jours aux Seychelles tous frais payés pour deux personnes.

Ainsi, devant l’auditoire amusé, il paria l’équivalent de cinquante mille Francs. Il me donnait jusqu’à son prochain anniversaire pour le battre en trois sets gagnants. J’avais donc devant moi un an de préparation pour égaler son niveau. C’est maintenant que l’anecdote devient croustillante car il avait tout prévu sauf ce que j’allais faire.

Partir aussi loin en avion, ne m’intéressé pas vraiment, une seule chose m’excitait, gagner mon pari! Je décidais alors d’engager deux profs de tennis à qui je donnais la mission de faire de moi un grand champion. Pour les motiver, je leur fis la proposition suivante : Les cinq briques de Jean-Claude contre leurs cours et payables le jour de ma victoire. Ayant eu souvent l’occasion de constater mes progrès en me regardant jouer au club, ils acceptèrent le deal. Dès le lendemain les choses sérieuses allaient commencer, footings matinaux, caddies entiers de balles pour le service, échanges interminables du fond du court. Pendant des mois j’ai passé des heures en leur compagnie à peaufiner les passing shoot, les amortis, les coups droits et les revers. Sans oublier les lobes et les lifts. C’est d’un œil moqueur que Jean-Claude surveillait ma formation. Toujours aussi sur de lui, il se foutait de notre gueule et se délectait de me voir transpirer disait-il, pour rien.

Le voir fanfaronner et provocateur assis à la terrasse du bar du club, raquette en main, dans la posture du guerrier qui attends le combat final, m’encourageait à redoubler d’efforts. De temps à autre, nous faisions un petit match histoire de voir où j’en étais. Il les gagnait tous, ce qui ne faisait qu’accentuer sa raillerie. Vint enfin le jour du match tant attendu, nous étions mi décembre, cela faisait donc presque six mois que je m’entraînais. J’étais affûté comme un rasoir et prêt à en découdre.

C’est mon frère qui servit d’arbitre. Le match devait se dérouler en cinq sets, dont trois gagnants. Affublé d’un foulard qui lui donnait l’air d’un corsaire, les poches remplies de sucrerie de toutes sortes pour palier aux éventuels coups de pompes, le sourire au coin des lèvres, il attendait sereinement que je serve la première balle.

Trente minutes plus tard j’avais remporté le premier set. Il n’était soit disant pas encore tout à fait chaud. Cependant, à l’entame du second son sourire avait quitté son visage. Crispé, il enchaînait les doubles fautes ce qui me permis de gagner assez facilement le deuxième set. Je commençais le troisième par une première balle canon qui le laissa littéralement sur place. Manière de l’agacer un peu je lui demandais s’il ne voulait pas que j’abaisse mon niveau de jeu, que je joue moins vite. Comme prévu ces remarques eurent le don de l’énerver un peu plus et lui firent perdre tous ses moyens. J’avais maintenant dans ma main une balle de match et je savourais l’instant. De l’autre coté du filet il était livide, décomposé. Dans un dernier sursaut d’orgueil il la sauva. La deuxième, amortie sur la ligne du carré de service le laissa sans réaction car il pensait qu’elle allait rebondir vers lui, il n’avait plus alors les jambes pour aller la chercher.

- Jeu, set, match, Seychelles, Patrice. Annonça laconiquement mon frère du haut de sa chaise.

C’en était fini, j’avais gagné mon pari. Il nous fallut un certain temps pour reprendre une discussion courtoise, la lutte avait été féroce et la haine se lisait encore dans ses yeux au moment de quitter le court. Ce n’était pas le moment de venir le chambrer sans risquer de se prendre une raquette dans la tronche. Quand la tension fut redescendue il m’avoua qu’en fait, il avait confondu les Seychelles à l’autre bout du monde, avec les Iles Canaries qui se trouvaient à quelques brasses de l’Espagne. Autrement dit, un voyage dix fois plus cher. Bon prince il honora quand même son pari. Voila qui était Jean-Claude, une grande gueule certes, mais un type formidable.

Voilà pour les courts de tennis, mais reprenons celui de notre histoire. Le premier magasin de paella était donc un succès. Aussi très rapidement s’est posée la question d’en ouvrir d’autres. Marc étant volontaire pour s’occuper de la ville de Bordeaux, il fut dépêché sur place pour tâter le terrain. Il ne tarda pas à trouver un bon magasin situé sur une artère passante de la ville. Le propriétaire des murs de ce dernier, Mr Lustalus, se disait juriste d’entreprises et dirigeait aussi un centre de gestion. C’est donc tout naturellement que nous lui avons confié la création et la comptabilité de notre société d’Aquitaine. Ce type était super sympa, à tel point que j’avais dis à Jean-Claude que des mecs comme ça on n’en faisait plus. On lui aurait donné le bon dieu sans confession. Seulement voilà, le parcours personnel de ce bon apôtre s’apparentait plus au style de vie de « Barrabas » qu’à celui de son illustre voisin de croix. Escroc notoire il avait plusieurs fois séjourné à l’ombre mais ça nous ne le savions pas encore. Hasard de la vie où acte prémédité, toujours est t’il que quelques mois après nous avoir loué son local, il nous concoctait en douce un coup tordu. Comme c’est lui qui devait s’occuper de toutes les formalités de constitution, Marc, qui n’y connaissait que fifre au droit Français lui faisait une confiance aveugle. Le loustic profita de l’occasion pour lui faire signer un papier en blanc. Il prétexta qu’il ne pouvait me joindre et qu’il avait un besoin urgent de la signature de l’un des associés pour déposer notre dossier au greffe. Sans méfiance Marc apposa sa griffe au bas de la page en blanc en rajoutant de sa main: « Bon pour accord ».

- A quel usage destinait-il ce papier ?

- Nous n’allions pas tarder à le savoir.

Pendant qu’à Bordeaux le Canadien, sans en avoir conscience, nous préparait de futures emmerdes, Jean-Claude et moi envisagions

D’ouvrir un magasin à Castres dans le tarn. Puisqu’il avait déjà une pizzeria dans le centre commercial « Géant » de la ville», cela permettait de diviser en deux les frais de déplacement.

C’est à peine si l’on pouvait apercevoir dans la nuit le panneau qui signalait que la boutique était à louer. Arrêté au feu rouge, je faillis ne pas le voir. Faut dire que la vitrine était vraiment minuscule même pas deux mètres, porte d’entrée comprise. Le temps que le feu passe au vert et j’avais déjà en ligne le propriétaire. Disponible pour me la faire visiter, ce dernier était sur place dix minutes plus tard. L’intérieur était encore plus étriqué que ne le laissait supposer la largeur de la vitrine puisqu’au fond les murs se rétrécissaient. Néanmoins elle me plut car c’était impossible de traverser Castres sans passer devant. Avec en plus un loyer à deux mille francs, nous ne prendrions pas beaucoup de risque. Quand j’ai rejoint Jean-Claude qui refaisait le monde avec ses employés de la pizzeria, j’avais déjà dans la poche les clefs du local. Alors que j’étais simplement parti faire un tour en l’attendant.

Impatient de découvrir ma trouvaille et quelque peu surpris par ma rapidité de décision unilatérale, il laissa en plan son équipe. Rendu sur le lieu, il approuva sans véritable enthousiasme mon choix. C’est vrai que j’avais été peut être un peu vite en besogne, mais tant pis le mal était fait, il fallait assumer. Entre Toulouse et Castres il y a cent kilomètres et nous avions décidé de faire nous même les travaux. Vu la superficie du local, c’était l’affaire d’une semaine où deux. Sauf que, au fil des jours on n’y croyait plus trop à ce local. Non seulement il était petit et moche mais en plus il était loin. Le propriétaire nous ayant fait cadeaux de plusieurs mois de loyer en compensation des travaux nous n’étions pas particulièrement pressé.

- Si on avait su !

Finalement la seule bonne raison qui nous poussait à faire la route c’était le restaurant qui se trouvait à peu prêt à mi chemin dans un petit village qui s’appelait « Cadix Cuqs Toulsa ». Perché en haut d’une colline il surplombait toute la vallée. Sa terrasse ensoleillée était un véritable appel à la sieste. Pour à peine cent balles, on mangeait comme des rois. Quant au service, il était grandiose, digne des plus grandes tables Françaises. Comment voulez vous que, partis de Toulouse à douze heures, attablés au resto à douze heures trente, allongés sur un transat en terrasse jusqu’à quinze heures, les travaux avancent ? Je crois que l’on a mis trois mois pour les faire.

C’est dire si ça nous gavait. En cours d’agencement nous reçûmes la visite de notre voisin, traiteur. Curieux apparemment de savoir le genre de commerce que nous comptions exercer, il avait poussé notre porte revêtu de son tablier blanc et de sa toque de cuistot. Quand nous lui avons révélé notre intention de cuisiner de la paella, il fit la moue. C’était sa grande spécialité du jeudi. Mais quand nous lui avons précisé que nous ne ferions que de la paella, il paru soulagé. Nous prenant sans doute pour des imbéciles, il referma doucement la porte en nous souhaitant sur un ton ironique, bonne chance. Régnant sans partage sur le quartier depuis plus de vingt ans comment pouvait t-on oser s’imaginer que ses fidèles clients, puissent un jour mettre les pieds dans notre misérable boutique. Et puis, vu le mal qu’il se donnait pour finir sa petite poêle du jeudi, comment allions nous faire pour subsister les autres jours de la semaine.

- Sûr qu’en douce il devait ricaner ce con… Le pauvre, Il n’allait pas tarder à déchanter !

Car, loin de toutes ces préoccupations nous arrivions enfin au bout de nos peines. Plus que l’enseigne à poser et c’était fini. Comme par hasard, nous avions programmé l’ouverture un jeudi.

- Ok j’avoue c’était volontaire !

Grâce à une affichette colée sur la vitrine nous avions recruté deux charmants jeunes hommes pleins de bonne volonté. Tony et Pascal. Aucun des deux n’était cuisinier, mais une petite formation au magasin de Toulouse remplaça les diplômes qui leur faisaient défaut. Le lundi précédent le grand jour, j’avais fait distribuer vingt mille tracts publicitaires avec une offre de 30% de produit en plus pour tout achat de paella. Le jeudi suivant, dès dix heures le téléphone se mit à sonner, les commandes affluaient de partout. Sur le coup de midi une interminable queue se forma tout le long du trottoir. Prospectus en main, les clients attendaient patiemment de pouvoir pénétrer à l’intérieur de la boutique. Dans la vitrine de la mercerie d’en face, le personnel, étonné par cette déferlante était assis en ligne sur des chaises et contemplait le spectacle. C’était l’attraction du quartier. Les poêles se vidaient à une vitesse folle. Malgré la promiscuité du lieu, nos deux garçons assuraient en cuisine. Répartissant intelligemment les taches ils contrôlaient parfaitement la situation. Jusqu’à la fermeture à vingt deux heures ils enchaînèrent les cuissons sans jamais se départir de leur bonne humeur communicative.

Contre toute attente, les habitants de cette petite ville très agricole du sud ouest de la France, pourtant plus habitués à s’empiffrer de foie gras, de confit de Canards, de cassoulets et autres estouffades …Appréciaient notre paella. Très vite ce magasin dépassa en chiffre d’affaires celui de Toulouse, mais compte tenu de la petitesse du lieu il n’était pas facile d’y caser un grand stock de matières premières : Riz, légumes, moules etc. Si bien qu’un jour, c’était bien entendu un dimanche, ayant été submergé toute la matinée de commandes, à treize heures il n’y avait déjà plus de cuisses de poulets pour préparer celles du soir. Ne voulant pas nous déranger un jour de prière, nos deux employés, pendant leur temps de pause, bâtirent la campagne à la recherche des précieux gallinacés. C’est dans une ferme située à plus de vingt kilomètres du magasin qu’ils trouvèrent les oiseaux rares. Seulement ceux ci n’étaient pas congelés et encore moins décidés à finir dans une poêle à paella le soir même. Aidés des fermiers ils durent se lancer à la poursuite des volatiles qui s’éparpillèrent dans l’immense champs ou ils avaient l’habitude de se dégourdir les pattes. Après plus d’une heure de course poursuite épique, un certain nombre fut rassemblé et isolé dans le poulailler. Il fallait songer maintenant à les trucider et à les plumer. Ce à quoi s’attelèrent sans état d’âme nos deux compères.

- Ouf, on était sauvés, les Castrais auraient leur paella du dimanche soir !

- Allez donc trouver aujourd’hui des employés avec une telle conscience professionnelle.

Cet épisode champêtre reflète à lui seul l’ambiance qui régnait alors au sein de nos équipes. Aussi bien nos employés que nous même étions galvanisés par la réussite du concept. D’autres par contre faisaient une sale tronche, notamment notre voisin traiteur qui a du bouffer de sa paella toute la semaine pour ne pas la jeter.

- J’ai pas souvenance d’en avoir vu d’autre les jeudis suivant dans sa vitrine !

Enfin, après tant d’années de tâtonnement, d’expériences plus où moins ratées, de doutes, de lassitude, de désespoir parfois, j’avais trouvé le moyen de gagner de l’argent, beaucoup d’argent. Dix ans déjà avaient passé depuis ma démission des prisons Françaises, je n’ai pas vu le temps passer, ni mes enfants grandir. Une décennie à chercher la meilleure solution pour me payer la liberté dont j’ai toujours rêvé. Grâce à la paella j’avais maintenant devant moi un boulevard qui s’ouvrait et je comptais bien m’y engouffrer.

- Et mon bof, que faisait-il pendant ce temps là ?

Il déprimait ! Sa merveilleuse idylle avec le nouvel amour de sa vie avait entraîné outre la vente de pizza City, son éviction de sa franchise de pizzas. Cet idiot avait eu, lors de la création, la bonne idée de mettre la majorité du capital de la Sarl au nom de son ex femme. Petit détail qu’il avait sans doute oublié au moment de quitter le nid conjugal. Mais que la suite des événements n’allait pas tarder à lui rappeler. En jetant un rapide coup d’œil dans les statuts de sa société, son remplaçant constata avec émerveillement que sa nouvelle dulcinée était en fait la patronne de la boite. Bien que gérant Frank ne détenait qu’un petit pourcentage de parts. Il n’aura fallut que quelques semaines pour convoquer l’assemblée générale et changer la gérance. A la porte ! Une main devant, l’autre derrière, il ne lui restait plus rien. Heureusement pour lui, il était propriétaire de la marque ce qui lui permettra plus tard de repartir.

Pour l’heure, nous en étions aux règlements de comptes. Sonia, fraîchement installée à la tête de l’entreprise, se lança dans une étude approfondie des comptes de la société. Constatant que son ex mari avait géré de façon très particulière l’entreprise, décida au vu des dettes découvertes (six millions de passif) de déposer le bilan. S’ensuivit une grande bataille juridique ou Frank, bien que n’étant plus le gérant, fut rattrapé pour sa gestion douteuse. En première instance il fut condamné à cinq ans d’interdiction de gérer. Il fit appel et prit dix ans de faillite personnelle. Jugement qui fut cassé par la suite. Le voilà donc, alors que moi je nageais dans le bonheur, complètement anéanti par cette affaire. Surtout que du coté du cœur ça n’allait plus très fort non plus. Sa maîtresse ayant finalement renoncé à vouloir partager sa vie avec lui. A l’époque je le plaignais sincèrement. Ils n’étaient pas très nombreux ceux sur qui il pouvait compter. Je tentais tant bien que mal de lui remonter le moral. Bien qu’il n’ait pas été très fair-play envers moi par le passé, nous étions quand même très copains.

Du coté de Bordeaux les nouvelles étaient plus encourageantes, Marc avait ouvert le magasin et les premiers résultats étaient très prometteurs. Pratiquement similaires aux notres, les chiffres d’ouverture confirmaient que là aussi on allait faire un malheur. C’était également l’avis de Mr Lustalus qui tous les jours contrôlait la courbe des ventes. Et puis un jour, catastrophe ! Ce dernier nous apprend que la municipalité voulait frapper d’alignement l’immeuble que nous occupions car elle souhaitait élargir la rue. Cela voulait dire qu’à plus ou moins long terme il faudrait quitter les lieux. Loin de nous affoler cette perceptive ne nous gênait pas car nous pensions être largement indemnisés pour ces désagréments. Bizarrement, c’est à partir de ce moment là que le comportement de ce cher Lustalus changea. En tant que propriétaire des murs il serait évidemment le premier bénéficiaire de cette démolition annoncée. Mais cela ne lui suffisait pas, il voulait le beurre plus le reste... C'est-à-dire l’argent du fonds de commerce plus celui des murs. Nous prenant sans doute pour des idiots il nous demanda de partir tout simplement sans rien attendre d’autre car nous n’avions même pas de bilan pouvant justifier d’un quelconque préjudice. Bien entendu il n’en était pas question. Avec près de six cents mille Francs de chiffre d’affaires réalisés en quelques mois nous étions en droit d’espérer une substantielle compensation. C’était sans compter sur les manigances de notre ami comptable qui avait déjà tout prévu pour nous baiser.

Je ne vous dis pas ma surprise ce matin là en ouvrant une enveloppe qui avait été déposée directement dans ma boite aux lettres par un inconnu. Aucune coordonnée de l’expéditeur n’y figurait. A l’intérieur, une photocopie d’une lettre dactylographiée qui paressait avoir été rédigée par mon gendre canadien car elle revêtait sa signature. Il avait même rajouté de sa main « bon pour accord ». Voici en résumé ce qu’elle contenait :

« En titre, BAIL PRECAIRE.

Ce bail annule le précèdent bail commercial de neuf ans signé entre les parties (nous et Lustalus) et le remplace… Sa durée est de six mois…En conséquence de quoi, celui-ci étant arrivé à son échéance il nous est demandé de quitter les lieux sous quinze jours… »

- J’ai cru que je rêvais ! Je me suis dis ; c’est quoi cette connerie ?

Aussitôt j’appelle Marc pour lui demander s’il était l’auteur de cette imbécillité. Lui précisant que ci c’était de l’humour canadien il n’était pas de très bon goût. Il me jura sur la tête de tous les caribous de l’Ontario qu’il ne comprenait pas ce dont je lui parlais.

Il me fallut le menacer de privation définitive de sirop d’érable pour qu’il admette enfin avoir signé un jour, dans l’urgence et sans m’en avoir jamais parlé, un papier en blanc que lui avait demandé de signer notre homme de confiance : Mr Lustalus.

- Ainsi les choses devenaient plus claires, mais ça ne sentait pas bon du tout !

Car ce Lustalus était aussi gentil que malin et Dieu sait combien il était affable ! Jean Claude fut aussi stupéfait que moi mais ne prenait pas trop au sérieux ce tour de passe-passe qui, pour lui, ne tenait pas la route. Et bien il avait tort, nous allions au devant d’une invraisemblable confrontation juridique qui encore aujourd’hui, à l’heure ou j’écris ces quelques lignes c'est-à-dire quatorze ans après, n’est pas encore réglée…

- Qui a dit que la justice était lente en France ?

Pourtant, au départ du conflit nous étions très confiants. Nous pensions que le bail commercial de neuf ans signé par Jean Claude pour le compte de la société en formation était en béton. D’ailleurs nous n’avions qu’à nous précipiter au greffe du tribunal de commerce de Bordeaux pour en demander la copie enregistrée et le mettre sous le nez de cet escroc de Lustalus. Cependant, le document tamponné que nous remit le greffier ressemblait point par point à la photocopie que j’avais entre les mains. Ce malfaisant qui avait préparé son coup longtemps à l’avance, muni du pouvoir que je lui avais donné pour créer la société, avait tout bonnement déposé au greffe le bail que Marc avait signé.

21eme conseil : Rien, absolument rien ne peut justifier le fait d’avoir à signer un papier en blanc. Qui que ce soit qui vous le demande, avocat, notaire, banquier, comptable etc. Refusez catégoriquement de signer une page vierge. Dans ce domaine il ne faut faire confiance à personne. De même quand vous aurez à parapher plusieurs pages d’un contrat ou d’un acte quelconque vérifiez toujours qu’aucune page blanche n’ait été « malencontreusement » intercalée. N’oubliez pas de mettre une grande croix entre la dernière ligne d’écriture et votre signature afin de ne pas laisser d’espace. Pensez aussi à numéroter les pages que vous signez. Quand au verso, s’il n’est pas utilisé, marquez de votre main

« Face annulée »

- On n’est jamais trop prudent !

Il était donc tout à fait en droit de nous foutre dehors. D’aucun diront, mais quand même c’est pas normal, remplacer un bail commercial par un bail précaire ça n’à aucun sens, juridiquement ça peut être très facilement démontré. Quel avantage aurions nous eu à nous débarrasser d’un magasin qui nous rapportait beaucoup et dans lequel nous avions investi plus de cent mille Francs ? Comment un juge pourrait-il accepter une aussi grossière manœuvre dolosive. C’est ce que nous pensions aussi, la ficelle était tellement énorme que nous étions très sereins. Il en était de même pour l’avocat à qui nous avions confié la défense de nos intérêts. Pour lui cette affaire serait vite réglée. Il ne croyait pas si bien dire.

- Quinze jours plus tard nous étions expulsés !

Fort d’un jugement en référé et donc exécutoire qui lui à été contre toute attente, favorable, avant même de nous laisser le temps de faire appel, son huissier avait complètement vidé le magasin le lundi suivant à l’heure du laitier. A dix heures, quand le personnel s’est pointé pour ouvrir la boutique il n’y avait plus rien à l’intérieur et les serrures avaient été changées. J’en rigole encore tellement c’était comique de se faire flouer aussi bêtement. Comble de tout, il avait laissé une lettre nous informant que notre matériel serait entreposé chez lui, à nos frais et que le délai commençait à courir à compter de ce jour.

- Quand je vous disais qu’il y avait de quoi se rouler parterre.

Il y avait pourtant un moyen simple pour conserver ce magasin, j’en avais fais part à notre avocat qui m’avait ri au nez. Je lui avais dit de déposer une plainte pénale pour escroquerie.

- Vous voulez en faire un martyre ? M’avait-il répondu.

Etant lui-même ancien notaire, du haut de sa suffisance il avait en plus qualifié le premier bail que nous avions signé de torchon. Mésestimant son adversaire il était sûr qu’en appel nous aurions gain de cause.

- Sans plus vous faire attendre, je vous confirme qu’on l’a eu dans l’os et bien profond.

22ème conseil : Alors là, soyez bien attentif car c’est très important et valable dans de nombreuses circonstances de la vie. En France le pénal l’emporte sur le civil. Cela veut dire que s’il y a un dépôt de plainte pénale de l’une ou l’autre des parties dans une affaire civile ou commerciale, tout sera bloqué en attendant le jugement définitif en correctionnelle. Autrement dit, aucune décision ne sera prise tant que le juge pénal n’aura pas statué sur le bien fondé de la plainte. Cela est tout à fait compréhensible, comment voulez vous qu’un juge au commerce ordonne par exemple une saisie sur votre compte alors que les factures qui ont servi à initier ce blocage sont manifestement fausses. Le magistrat consulaire est obligé d’attendre que son confrère du pénal fasse la part du vrai et du faux ce qui en règle générale peut prendre de très nombreuses années. Pour régler le litige, cinq ans me semblent un délai raisonnable ! Je vous laisse imaginer ce qu’un esprit malveillant qui connaît bien le droit Français peut en tirer comme avantage.

Tenez, un autre exemple. Supposons qu’un tel vous doive x somme d’argent et qu’il ne veut pas vous payer. Vous lui avez pourtant bien livré la marchandise commandée en temps et en heure, conformément au bon de commande qu’il vous a signé. Il a même paraphé le bon de livraison. Vous êtes donc blindé et quasiment sûr que le tribunal de commerce vous donnera raison et ordonnera un commandement de payer. Si le type est solvable vous avez toutes les chances de retrouver rapidement votre fric. Et puis un matin, patatras ! Vous recevez une convocation d’un juge d’instruction car le mec en question a porté plainte contre vous pour vol et menaces de mort. Il affirme que vous vous êtes fait justice vous-même en allant chez lui récupérer la marchandise qu’il ne vous avait pas payé. Il dit même que vous l’avez menacé de mort. Bien entendu vous niez les faits. Mais qui a tort ou raison ? Il faudra à la justice de longues années pour se prononcer en faveur de l’un ou de l’autre. Et en attendant, le fric qu’il vous doit il est où ? Sur son compte, occupé à faire des petits pendant que vous vous en dépensez pour vous défendre.

-Elle est pas belle la justice Française ?

Si mon charmant avocat, au lieu de se battre sur le terrain commercial avait tout de suite porté plainte pour escroquerie, nous serions restés dans les lieux, et avec l’argent généré par le magasin nous aurions pu tranquillement payer notre défense en attendant la décision finale. Au lieu de cela, nous avons sorti de notre poche l’argent nécessaire aux frais de justice pendant que de son coté Lustalus payait ses avocats avec l’argent issu du magasin qu’il s’était empressé de rouvrir, avec quelle activité ? Je vous le donne en mille : -La paella chaude à emporter!

Ce petit intermède judiciaire n’avait en rien entamé notre volonté d’ouvrir d’autres boutiques. Comme pour se faire pardonner, Marc nous dégota à Pessac un magasin qui allait faire exploser les chiffres d’affaires. Placé à l’angle d’un très grand carrefour qui lui-même donnait sur une entrée et sortie de rocade, on ne voyait que lui. Dès l’ouverture, ce fut la ruée vers l’or. A croire que les Pessaqués n’avaient jamais mangé de paella car avec une moyenne journalière de 8000 Francs et des pointes le week-end à 50.000 Frs, c’est par palettes entières qu’il fallut commander le riz à notre fournisseur éberlué par nos performances. Et puis ce fut au tour d’Albi, de Tarbes, Perpignan, Carcassonne, Agen, Montauban etc. de découvrir notre riz cuisiné. Une trentaine de boutique allaient rapidement voir le jour. Jean Claude était aux anges, Marc commençait à prendre la grosse tête et moi, je n’allais pas tarder à retrouver mes vieux démons.

Surfant à grande vitesse sur la vague du succès je croyais qu’il ne pourrait plus rien m’arriver car j’avais la baraka. La vie était belle, merveilleusement belle. Combien cette euphorie allait-elle durer, je ne voulais pas le savoir, je savourais l’instant présent.

Quand j’ai fini de grimper, au volant de ma Volvo, le petit chemin de gravier qui menait à elle, j’ai su tout de suite que je la prendrais. Bien avant de la visiter je savais qu’elle me conviendrait. Elle était toute blanche et posée en haut de la colline, là où tous les riches du coin avaient bâti leurs refuges. De la terrasse on distinguait à perte de vue la vallée de la Garonne et les contours de Toulouse. D’immenses baies vitrées permettaient au soleil d’éclabousser de sa lumière un grand salon doté d’une impressionnante cheminée digne d’un château fort. Du coté opposé encore des baies vitrées qui donnaient sur un magnifique patio à ciel ouvert et dont les murs étaient recouvert par de splendides rosiers grimpants. Ce dernier finissait sur une gigantesque piscine couverte par un toit en fibre de verre. Elle aussi était entourée de part et d’autre de doubles fenêtres, de sorte que le soleil pouvait constamment, selon la position qu’il occupait durant la journée, la caresser de ses rayons. Sur toute sa surface le sol était recouvert de beaux carreaux de grès patinés à l’ancienne. Cette maison, à l’image d’une belle hacienda espagnole était inondée par la lumière et semblait taillée sur mesure pour le bonheur.

Certes, elle n’était pas donnée, la belle arrogante, mais j’en avais marre des privations. Et puis merde après tout, depuis le temps que je galérais, maintenant que je gagnais de l’argent je pouvais m’offrir un peu de confort. Je n’allais pas me gêner…

Nos magasins de paella tournaient à plein régime, nous avions dû louer des bureaux pour pouvoir gérer au mieux l’activité. Nous nous sommes installés au Mirail en zone défiscalisée. C’était toujours ça de gagné. Malgré l’amplitude du développement de notre société nous avions tout de même largement le temps de jouer tous les trois au tennis.

Le club où nous nous affrontions appartenait à Marcel Boumati. Je l’avais connu quand nous nous étions mis en quête d’un fabricant susceptible de nous créer du matériel de cuisson sur mesure. Propriétaire également d’une usine traitant de l’Inox, il avait su répondre efficacement à nos attentes.

Avec Jean Claude nous passions quasiment tous les mardis et jeudis sur les courts. On arrivait le matin vers dix heures pour repartir le soir à dix sept heures. Etant à présent pratiquement au même niveau nos matchs étaient interminables et amusaient beaucoup les autres membres du club qui se délectaient de nous voir nous entretuer à coups de phrases assassines et railleries en tous genres. Lesquelles d’ailleurs se prolongeaient tout au long du repas du midi ce qui avait pour conséquence notre retour sur le court sitôt celui-ci terminé pour savoir qui avait eu raison.

- En principe c’était celui qui digérait le plus vite qui gagnait.

C’est vrai qu’on se la coulait douce à cette époque, entre les restos, le tennis, les parties de cartes, les plongeons dans la piscine du club. On ne peut pas dire qu’on souffrait. L’organisation administrative mise en place par Jean Claude permettait cette relative oisiveté. Cependant, comme tout le monde vous le dira, l’oisiveté ce n’est pas trop bon pour le moral. Et puis, nous le savons tous, moins on en fait, moins on a envie d’en faire. Nous étions maintenant en phase de croisière et loin de la période excitante de la première ouverture. Peu à peu les prémisses d’une récurrente lassitude réapparurent. Nous étions devenus une entreprise comme une autre avec son lot de bonnes et moins bonnes nouvelles et les contraintes qu’elles engendraient. De temps en temps je passais au bureau, histoire de montrer au personnel que je bossais. Mais je n’avais pas grand-chose à y faire et le cœur n’y était pas. Je commençais de nouveau à m’ennuyer. C’est alors que je me suis intéressé à ce qui se passait sur le champs de courses voisin. Histoire de trouver au travers de mes jumelles achetées pour l’occasion, le stimulus qui manquait à mon existence

Ayant souvent accompagné mon beau frère Parisien à l’hippodrome de Vincennes, les couplés, trios et autres quintés plus n’avaient plus aucun secret pour moi. Dans la fièvre des courses, je retrouvais les montées d’adrénaline enivrantes qui contribuaient à enflammer ma vie. Chaque nouveau départ était une véritable effervescence, il fallait rechercher le meilleur cheval, analyser ses chances du jour, vérifier si les oracles étaient favorables, triturer discrètement les gris-gris protecteurs, lire et écouter à la radio les conseils avisés mais souvent contradictoires des journalistes hippiques pour trouver outre le vainqueur, les quatre autres bourricots qui franchiraient le poteau avec lui. Ajoutez à cela l’ambiance bucolique et festive de l’hippodrome et vous avez là le cocktail idéal pour y laisser votre chemise…Et vos illusions.

Car non content de claquer allègrement mon fric en paris plus qu’aléatoires, je rajoutais une couche d’inconscience supplémentaire en me liant d’amitié avec un jockey nommé Johnny qui était également entraîneur et marchand de chevaux de courses. Bien entendu ce dernier, considérant mon train de vie élevé et constatant la facilité avec laquelle je balançais mille ou deux mille balles sur un bourrin qui pourtant ne voulait absolument pas trotter plus d’un mètre, en bon maquignon qu’il était, ne tarda pas à me proposer d’acheter le soit disant cheval le plus rapide de l’hexagone.

Le météore en question était en fait une élégante étoile filante alezane qui répondait au doux nom de « Bilitis d’Amour ». Fille du crack « Kaprius » vainqueur entre autres du « Cornulier », le championnat du monde de trot monté, l’équivalent du prix d’Amérique chez les trotteurs attelés.

- Rien que ça !

Avec un pedigree et un patronyme pareil comment ne pas se laisser aller à fantasmer sur ses chances de succès. Nous sommes donc partis, Johnny et moi, un beau matin à l’aube, tractant un van flambant neuf, en direction des pâturages de la Normandie où la belle promise avait ses attaches.

Elle avait fière allure au milieu de son enclos, occupée à mâchouiller nonchalamment le peu d’herbe rase qui l’entourait. Le soleil accablant de ce mois de juillet 1993 avait laissé sur la flore les stigmates jaunâtres de sa générosité.

Interrompant un court instant son repas, elle redressa nerveusement sa tête pour mieux scruter d’un œil inquiet, les deux clampins qui, l’un dissimulant un licol dans son dos et l’autre arborant une succulente Golden dans sa main, s’avançaient vers elle en prononçant à voix douce son nom.

- Bilitis, Bilitis, viens ma belle, regarde ce que nous avons pour toi. Visiblement sur ses gardes, mais trop tentée par l’odeur alléchante que le fruit dégageait, L’Eve qui en elle sommeillait, s’avança vers nous et se mit à la croquer. Et c’est comme cela que, délaissant pour toujours le jardin où elle aimait s’ébrouer, la pécheresse se retrouva quelques minutes plus tard enfermée dans une carriole roulant à vive allure sur l’autoroute qui conduisait à Toulouse.

- Que diable !

Marcel Boumati était un garçon charmant, le genre de mec avec qui spontanément t’avais envie de vivre une histoire, de partager un bout de chemin de vie. Opportuniste et très doué en affaires, il n’avait pas loupé l’occasion quand la maison Thomson où il travaillait comme cadre, lui proposa de l’aider à s’installer à son compte. Elle s’engageait à lui fournir en tant que sous-traitant privilégié, un volume d’activité représentant à peu prés cinquante pour cent de son chiffre d’affaires. A charge pour lui de trouver les cinquante manquants. C’est dans ce contexte que nous nous sommes rencontrés, il venait de créer sa boite et était à la recherche de clients. Rapidement nous sommes devenus copains. Car, outre son usine où je me rendais régulièrement pour vérifier l’état d’avancement du matériel commandé, on se voyait très souvent à son club de tennis où nous jouions. A force de voir le nombre élevé de bains marie et autres gazinières qu’il nous fabriquait sortir de son usine, et après avoir réalisé qu’avec ma gueule enfarinée et mon dilettantisme tennistique notoire, je roulais dans une berline Allemande plus puissante et plus grosse que la sienne, il commençait à se poser des questions. D’autant plus que lui bossait comme un malade et que moi, disait-il, envieux, je n’en foutais pas une rame. Dans sa tête germait déjà l’idée qu’on pourrait s’associer.

- Faut voir, lui avais-je répondu.

Quelque temps auparavant, Jean Claude, Marc et moi, nous nous étions séparés. Séparés, pas fâchés. Ce qui avait engendré cette rupture, c’était l’attitude de Marc. Alors que je lui avais généreusement permis de grimper sur le train succès, il avait pris place dans un wagon pullman et avait tendance à se laisser tirer par la locomotive que j’étais.

- En gros il me gonflait. Puisque maintenant il était capable de rouler seul, que le vent les emporte lui et son beurre de cacahuètes. Quand à Jean Claude, il restait mon ami. Nous avions partagé l’entreprise en trois, ou plutôt les entreprises car nous en avions créé plusieurs. Chacun était reparti de son coté avec un nombre égal de magasin.

23ème conseil : Quand on a plusieurs magasins, il est plus judicieux de créer plusieurs petites sociétés pour les exploiter. Vis-à-vis du fisc, chacune d’elles est perçue comme un petit dossier. Donc, on est moins dans le collimateur de ces Messieurs, à l’inverse des grosses entreprises. Ensuite, les obligations salariales sont moins draconiennes quand on ne dépasse pas cinquante salariés. Enfin, en cas de problèmes sur l’une d’entre elles, ça évite de perdre les autres.

C’est ce que nous avions fait, réduisant au passage les colossaux frais de mutation. Nous avions simplement procédé à des échanges de parts sociales.

Très intéressé donc par mon concept, Marcel avait su trouver les mots qu’il fallait pour me convaincre de faire équipe avec lui.

Faut dire qu’il avait dégainé un argument de taille : Son banquier.

Celui-ci était prêt à nous financer tous les magasins que nous voudrions monter.

- Plutôt rare pour un banquier un tel discours !

C’est effectivement ce qu’il me confirma lors de notre premier rendez-vous dans son bureau de la Société Marseillaise de Crédit. A partir du moment où Marcel se portait personnellement caution des emprunts, Il ouvrirait le robinet des liquidités.

Chose que le mien me refusait ostensiblement compte tenu de mes dépenses somptuaires et de ma singulière façon de vivre, sur lesquels je reviendrai plus loin. C’est vrai aussi que le curriculum vitæ et le patrimoine de Marcel étaient bien plus attrayants, bien plus rassurants que les miens. Mes pérégrinations passées avaient laissé quelques souvenirs de mauvais alois dans les fichiers informatisés de la banque de France. Ma cotation bancaire, à l’image de mes tristounettes notes de math au collège, faisait pitié à voir.

Pour commencer, notre cher argentier nous lâchait un million de Francs pour ouvrir des magasins en région Parisienne et si possible dans Paris même. A peine de quoi en faire trois et encore, en maîtrisant bien les coûts.

Fort de cet engagement, deux jours plus tard j’étais déjà rendu à la capitale pour prospecter. Arpentant à grands pas les quartiers me paraissant les plus prometteurs, je ne tardais pas à localiser les boutiques qu’il me fallait. Une dans le 17ème, une autre à Montrouge en proche périphérie et la dernière à Chaville. Un panel d’endroits suffisamment éclectiques pour se faire une bonne représentation du marché potentiel de Paname. Maintenant que ça c’était fait, il ne restait plus qu’à trouver les équipes qui les agenceraient et la personne qui les surveillerait.

- Devinez un peu à qui j’ai immédiatement pensé ?

Robert bien sûr, mon beauf des courses qui, s’étant séparé de ma sœur vivait toujours dans les environs alors qu’elle, avait vite fait de regagner les terres fertiles de l’Ariège. Après sa faillite, il avait trouvé un job de vendeur de journaux dans un petit kiosque de banlieue.

Commençant ses journées bien avant le chant du coq, il avait largement le temps de potasser le Paris Turf avant d’être, comme à son habitude, vers treize heures, positionné face au poteau d’arrivée de l’hippodrome de Vincennes. Ma proposition de surveillance lui convenait parfaitement, surtout que je promettais de l’embaucher ensuite comme responsable des magasins une fois ces derniers ouverts. Un rapide tour d’horizon de ses connaissances et il eut tôt fait de rassembler une équipe sérieuse d’agenceurs. Les baux étaient signés, les ouvriers prêts à commencer, mais la banque n’avait toujours pas débloqué les fonds.

- Simple retard administratif, ne vous inquiétez pas. Avait dit le Directeur.

Rassurés par la présence de Robert, les maçons se mirent au boulot sans avoir touché d’acompte. Les chantiers, simultanément, avançaient très vite, les types étaient des pros. A l’inverse de l’oseille, qui elle, n’arrivait toujours pas. Plus les jours passaient plus la tension montait. Les mecs voulaient être raclés. Ci et là des bruits de pelles commençaient à se faire entendre. Des menaces à peine voilées de tout démonter nous parvenaient, transmises par Robert en première ligne, qui commençait à s’inquiéter pour sa propre santé et pour sa réputation. Marcel faisait des pieds et des mains pour joindre le directeur de la banque, mais celui-ci était devenu injoignable.

- De ce coté là non plus, ça ne reniflait pas très bon tout ça !

Enfin le banquier refit surface. Il avait été, parait-il, quelque peu barbouillé et avait du rester allongé chez lui quelques jours.

- Mouais !

En tous les cas, convalescent ou pas, l’après midi même de son retour, nous étions assis dans la salle d’attente de la banque, guettant la sortie des personnes qui nous avaient précédées. On ne lui laissa pas le temps de les raccompagner à la porte. Visiblement mal à l’aise et comme pour détendre l’atmosphère, il nous proposa un bon café chaud, tout en nous faisant signe de nous asseoir. Devant nos deux têtes médusées, mais les oreilles attentives, il nous délivra tout de go, une très, mais alors très, très désagréable nouvelle…

-Drivers, au départ !

Cracha le haut parleur du petit hippodrome de province ou Melle Bilitis d’amour était engagée, ce dimanche là, pour tenter de me rembourser une partie des cent mille Francs dont son ancien souteneur m’avait soulagé.

Deux mois, soixante longs jours que la bougresse s’en foutait plein la panse à mes frais et ne me rapportait pas un kopeck. Mal acclimatée à la chaleur lourde du sud ouest, il lui a fallu tout ce temps pour retrouver un semblant d’allure de cheval de course.

Ce jour là, Johnny était très confiant, mois aussi d’ailleurs. Attelée au sulky, elle avait retrouvé toute sa superbe et, ses oreilles bien dressées sur sa tête, en disait long sur sa détermination à justifier le crédit que nous lui accordions. Délaissant un instant l’attelage, j’entrais à l’intérieur de la salle où se prenaient les paris. L’écran de télé indiquait pour Bilitis une côte de cent contre un. Manifestement le public n’était pas chaud pour parier sur les chances de cette étrangère affublée de ce drôle de nom. Tant mieux pour moi, pensais-je. Qu’ils aillent donc tous miser sur une bourrique locale, je n’en serais que plus gagnant en cas de victoire de la mienne.

- Cent contre un, toucher un gagnant à cent contre un, le rêve de toute une vie de robert !

Je vous l’ai déjà dit, moi et les maths, n’avons jamais eu d’attirance l’un envers l’autre. C’est ici que ce désamour va trouver toute sa pleine mesure. Car, quand on a rien compris à l’école aux problèmes des vases communicants, difficile par la suite d’appréhender le système des cotations des chevaux. Je n’avais pas bien intégré qu’en mettant mille balles gagnant sec sur un cheval à cent contre un, compte tenu du peu d’argent misé dans un petit hippodrome, il deviendrait, pour tous, le favori.

Etant, en plus, un des premiers à parier, mes milles francs représentaient à l’ouverture des guichets la moitié de tous les enjeux de la course.

- Suis-je assez clair ?

Les autres turfistes, aussi malins que moi sans doute, supputant un bon tuyau, m’emboîtèrent aussitôt le pas et misèrent à leur tour sur Bilitis. D’un statut d’extrême outsider, la belle Normande devint la coqueluche de tout l’hippodrome. De cent contre un, la cote était tombée à un et demi contre un. Cinq cent Francs de gagnés pour une mise de mille au lieu de la promesse des cent mille du départ.

- Envolée la belle affaire !

Constatant ma connerie et dégoûté, je suis sorti rejoindre Johnny en me gardant bien de lui parler du pourquoi de la cote de Bilitis aussi basse.

- C’est à cause de son joli nom, les gens sont romantiques par ici, m’avait t-il suggéré en commandant d’un petit « Hue cocotte » l’animal qui, vers le départ se dirigeait.

- T’as raison, lui répondis-je stressé, ce doit être pour ça.

Au bout du compte ce n’était pas très important, l’essentiel était la victoire de la course, car nous n’envisagions pas une seule seconde la défaite. A la rigueur deuxième en cas d’incident pendant son déroulement, mais troisième ou plus, c’était inconcevable. Vu la valeur du lot, notre Bilitis d’amour allait se promener. Lors des séances d’entraînements, sur la piste sablonneuse de l’hippodrome de la Cépière à Toulouse, elle faisait l’admiration de tous. Johnny avait cette phrase que je n’oublierai jamais :

- Celle là, quand tu la regardes trotter, elle t’arrache le pognon de la poche !

Ca y est, le starter a donné le signal du départ. Très vite une tête familière émergea de la masse des chevaux suivie comme son ombre par Johnny qui s’affairait comme un beau diable sur son sulky. Comme une balle propulsée d’un fusil, Bilitis s’extirpa du groupe et prit une, puis deux longueurs d’avance. Au premier passage devant les tribunes, telle une Cléopâtre trottant royalement à la tête de son armée, elle survolait l’épreuve. Encouragée par le public tout acquis à sa cause, à l’amorce du deuxième tour de piste elle devançait ses adversaires de plus de vingt mètres.

Ce n’était plus qu’une formalité, à moins d’un tour de l’arrivée la cause était entendue. Puis soudain, une clameur dans la foule. Réajustant immédiatement sur mes yeux mes jumelles que j’avais un court instant reposées pour échapper à la trop forte tension de la course, j’eus une vision cauchemardesque.

- Bilitis reculait.

En fait ce n’était pas vraiment le cas,

- Elle ne reculait pas, disons plutôt qu’elle n’avançait plus.

Mais c’est le décalage entre elle qui maintenant semblait marcher et le reste de la troupe qui lui déboulait dessus à la vitesse grand vé qui donnait cette illusion.

Son avance fondait comme neige au soleil, de même que mes espoirs de gains et ceux des turfistes concernés qui à présent conspuaient généreusement cette traîtresse.

- Bilitis d’amour ? Bilitis de mes deux oui ! Fusait des gradins.

- Espèce de grosse vache, feignante, criaient d’autres.

A l’entrée du dernier tournant elle était cent mètres derrière les autres. La queue entre les jambes et pour ne pas se faire lyncher par ses supporters, Johnny rentra directement aux écuries sans franchir le poteau d’arrivée. Le bel attelage souverain d’avant course avait perdu tout son panache.

-Messieurs, la direction générale de la SMC refuse de financer les nouveaux comptes.

- Ca veut dire quoi en termes décryptés, lançais-je inquiet.

- Que je ne peux pas vous financer vos magasins

- Ah oui, et pourquoi ?

- La banque traverse de graves turbulences, l’état qui en est son actionnaire principal a été obligé de la recapitaliser pour éviter son dépôt de bilan. Nous ne pouvons plus prêter d’argent.

-Mais, interrompt Marcel, vous vous étiez engagé.

- Je sais bien, mais c’est ainsi, je ne peux rien y faire, croyez bien que je suis le premier désolé.

- Il était un petit navire, il était un petit navire qui n’avait ja, ja, jamais navigué qui n’avait ja, ja, jamais navigué. Ohé ohé ohé… 

En même temps que je fredonnais ce petit air dans ma tête, pour calmer mes nerfs, et que ce pauvre directeur impuissant nous débitait sa litanie d’excuses, je ne pouvais pas m’empêcher d’avoir une pensée angoissée pour Robert. Comment lui apprendre la bonne nouvelle ? Qui allait se charger d’informer les ouvriers qui attendaient leurs chèques ?...Pour le soir même !

Fin diplomate et habitué à gérer ce type de contre temps, Marcel se chargea de la besogne. Mal lui en prit, pensant qu’il se foutait de lui, le chef du chantier le menaça de lui foutre sur la gueule et lui donnait quarante huit heures pour trouver une solution.

En fait des solutions il n’y en avait pas beaucoup. Nous étions vraiment dans une impasse. C’est alors que se produisit un événement inattendu…

Marcel avait un très bon copain qui s’appelait Patrick. Ce dernier était courtier en assurances. La chance a voulu que parmi ses clients, il y eut un personnage atypique, haut en couleur, mais très controversé, Lucien Engelmajer. Plus connu sous le pseudo du Patriarche. Ce vénérable en question, qui portait cheveux longs et barbe blanche, d’où son nom, était à la tête d’un véritable empire. Il avait ouvert dans toute la France et dans 17 pays , des lieux d’accueil pour jeunes toxicomanes fondés sur un sevrage absolu, une rupture avec le monde extérieur et une prise en charge de toxicomanes par d'anciens toxicomanes. Ces centres accueillaient quelque 100.000 personnes. Grâce aux multiples dons du contribuable Français et collectes en tous genres pratiquées par ses nombreux pensionnaires, il disposait de fonds énormes. On parle ici de plusieurs dizaines de millions de Francs. Son association, sujette à de nombreuses critiques émises par la presse qui l’accusait, entre autres, de dérive sectaire , était à la recherche d’une activité qui permettrait à ses membres de travailler à l’extérieur des centres. Aussi, quand Patrick lui parla de mes magasins de paella qu’il assurait, Lucien vit là le moyen idéal pour faire taire les mauvaises rumeurs. C’est ainsi qu’il me proposa une rencontre. Histoire sans doute de m’impressionner ou de me déstabiliser, il envoya son chauffeur et sa Rolls me chercher pour me conduire dans un grand restaurant prés de l’aéroport de Toulouse Blagnac.

- C’est vrai que ça en jette, assis à l’arrière d’une caisse comme celle là, on se sent, véritablement transporté !

Le personnage était assez intimidant, malgré ses soixante dix ans, sa chevelure et sa barbichette, on n’ avait pas affaire à un rigolo. Je ne sais pas ce qui m’a le plus séduit, son charisme ou son pognon ; mais son aisance, la douceur de sa voix, sa façon de vous regarder droit dans les yeux, sa grande culture et la facilité avec laquelle il sortit de sa poche une énorme liasse de billets de cinq cent Francs pour payer l’addition, m’ont vite convaincu que nous devions traiter ensemble. Cependant, ma position n’était pas très confortable, difficile en effet d’expliquer le revirement de notre banque à propos des trois magasins que nous étions sensés apporter dans la corbeille de mariage. Lui avouer que notre cher banquier ne voulait plus nous les financer aurait pu l’inquiéter. J’ai noyé le poisson en disant que le taux de crédit était trop élevé et que si lui de son coté avait une meilleure proposition à nous faire, ce ne serait pas de refus. Il accepta bien volontiers que sa banque prenne le relais de la notre.

Voilà comment, deux jours plus tard, un petit million de Francs transita par virement express, de son compte en Suisse, vers le mien. Nous étions sauvés, nous allions pouvoir payer les ouvriers et éviter à Robert d’être lynché.

D’habitude c’est dans les films qu’on entend toujours parler de compte en Suisse, mais en faire personnellement l’expérience, ça a un je ne sais quoi de grisant. Car, par la suite, il m’ a effectivement ouvert un compte dans cette charmante mais non moins discrète contrée. Maintenant que l’argent avait franchi les Alpes, ils ne nous restait plus qu’à ouvrir d’autres magasins.

J’avais bien sympathisé avec Lucien, ce qui n’était pas trop du goût de sa garde rapprochée qui voyait en moi un gêneur. Ses proches étaient jaloux de l’affection qu’il me portait. C’était le petit jeu de savoir celui qui, à ses yeux, serait le plus méritant. Tous étaient d’anciens toxicos, je ne faisait donc pas partie de la confrérie.

Assez souvent, il me promenait dans l’une de ses nombreuses voitures de luxe, ne faisant ainsi qu’attiser la jalousie de son encadrement. Un jour, alors que nous visitions ensemble le château de La Bohère où il avait érigé un hôpital ultra moderne et dont il était très fier, il me glissa à l’oreille :

- Je ferai de toi un milliardaire !

- Diantre !

Un peu gêné et pris de court, j’avais ironisé :

- S’il faut coucher pour ça, ne compte pas sur moi.

Surtout qu’il n’était plus question maintenant de s’endormir, disposant de moyens financiers pratiquement illimités, j’avais du pain sur la planche. D’abord il fallait trouver des locaux, ensuite, les aménager. Aidé par son staff qui ne demandait qu’à se rendre utile, la première mission fût vite remplie. La deuxième aussi, ce n’est pas la main d’œuvre qui manquait. Parmi les gars de l’association il y avait de véritables artistes, des peintres, qui imaginèrent une décoration murale à la hauteur de la chapelle Sixtine. D’autres étaient des spécialistes du bâtiment, des carreleurs hors pairs, des électriciens éclairés, des plombiers, des ébénistes d’art. Certains étaient d’anciens compagnons du devoir capables, si on leur avait demandé, de construire des cathédrales. Là où une entreprise normale utilisait un salarié, l’organisation en alignait dix. Trois nouvelles boutiques virent le jour en même temps à Paris. Les travaux étant achevés, restait maintenant le plus difficile, faire de tous ces gens des commerçants. Ce n’était pas gagné d’avance. Habitués à vivre en groupe, ils avaient pris de mauvaises habitudes. Ils étaient toujours trois ou quatre derrière chaque comptoir de magasin. En plus, tous fumaient comme des pompiers.

- Je vous laisse imaginer le spectacle dans un lieu où l’on cuisine !

Alors que j’étais le gérant de la société, j’étais incapable de savoir le nombre exact d’employés que j’avais. Il en arrivait toujours de nouveaux avec en plus des accents de l’autre bout du monde. Le Patriarche avait comme règle de délocaliser ses membres dans le but de les protéger. Comme la plupart d’entre eux s’étaient plus ou moins prostitués pour avoir leur doses quotidiennes, il fallait les arracher de l’emprise de ceux qui les fournissaient, les exploitaient et bien souvent tentaient de les retrouver. C’est pourquoi les anciens toxicos Français partaient en Espagne ou ailleurs, d’autres, Vénézuéliens ou Mexicains, les remplaçaient ici.

Bon, me direz vous, avoir un accent Espagnol pour vendre de la paella c’est pas dramatique, exact, mais faut pas non plus trop en rajouter. Même dans la langue de « Federico Garcia Lorca », un mégot de clope roulé à la main fumant au coin de la bouche, ça n’engage personne à vous acheter du riz. Au fur et à mesure que les jours s’écoulaient, je supportais de plus en plus mal mes nouveaux associés. Etant pénalement responsable, je n’étais pas en plus à l’abris d’un contrôle de l’URSSAF à qui j’aurais eu bien du mal à justifier la présence de tous ces aficionados plus ou moins bénévoles. Je m’en étais inquiété auprès de Lucien qui m’avait répondu qu’il allait mettre un peu d’ordre dans tout ça…

Pendant que je m’éreinté à abreuver la France entière de sangria et autres espagnolades, ma chère petite Bilitis d’amour continuait, elle, de m’assécher financièrement. Outre la pension mensuelle de sept mille Francs que Johnny ne manquait pas de me réclamer pour son gîte et sa pitance, Madame réclamait des soins.

- Soit disant qu’elle avait du mal à aller à la selle !

A ce qu’il parait, ça l’empêchait de courir. C’est vrai aussi que « pousser et trotter » en même temps, c’est pas trop commode j’en conviens, mais je pensais cependant m’en sortir avec seulement deux ou trois bonnes dragées « Fucas ».

- Je rêvais !

Quand j’ai découvert le montant de la facture du véto, j’ai cru qu’elle avait au minimum un cancer généralisé…Des intestins.

Il n’y avait donc rien à attendre de ce coté là. Heureusement que je m’étais trouvé une autre occupation pour me distraire, un passe temps tout aussi lucratif !!! Le poker.

A force de traîner de désœuvrement dans tous les PMU de la ville rose, à la recherche de je ne sais quoi, je finis par tomber sur lui.

Jules ! c’était son nom. Enfin, pas tout à fait, son véritable patronyme était Patrick Rodriguez, mais tout le monde au café l’appelait Jules.

Il partageait son temps entre la barrière de l’hôpital psychiatrique « Marchand » qu’il était chargé d’ouvrir et de fermer au passage des branques qui y étaient enfermés, et le bar le « Tolosate » où il flambait. Véritable caricature d’un film de « Pagnol », à l’image d’un Raimu Toulousain, ce joueur invétéré maniait aussi bien la langue Française qu’un argot très châtié qu’il distillait à merveille au cours des conversations animées ou bien lorsqu’il encourageait à la télévision, de sa voix rocailleuse, le cheval qu’il avait joué. L’entendre injurier un jockey « bon à rien » ou rouspéter un bourrin qui n’avançait pas, était une véritable jouissance pour les oreilles de tous les turfistes du bar. Avec un débit incroyable, il vociférait des jurons qui faisaient même rire tout ceux qui paumaient. En voici un échantillon soft :

- Mais regardez-moi là cette chiennasse ce qu’elle fait de mon oseille, espèce de grouniasse tu vas le bouger ton gros cul ? Feiniasse ! Ordure !

- Ma parole, ils l’ont piquouzé au Valium ou quoi ? C’est pas possible, c’est un complot, putain, celle-là elle est tricarde, elle est pas prête de revoir ma fraîche.

S’adressant ensuite au jockey, qui bien évidement à l’écran ne pouvait pas l’entendre,

- Mets-y en dans la gueule à cette salope, tue là ! Mais matez le ce cocher de fiacre, il fait la sieste cet enculé? Il a été payé cette crevure, aux voleurs, aux voleurs !

Hurlait-t’ il dans la salle hilare, en tapant sur le comptoir avec son journal Paris Turf enroulé.

Le plus drôle dans cette histoire c’est que très souvent le cheval qu’il insultait n’était pas le quidam sur lequel il avait parié.

La course terminée, il allait au guichet, en souriant, se faire payer celui qui, secrètement, il surveillait du coin de l’œil tout en faisant son cinéma. Il faisait ça, m’avait-t-il dit superstitieux, pour se dé stresser et pour ne pas le « mafrer ».

Bon nombre de parieurs, le prenant au premier degré, le croyait complètement jobastre en le voyant faire le pitre, et pensait que les malades qu’il gardait avaient déteint sur lui, mais il était loin d’être idiot le bougre. Il avait même été filmé par FR3, spécialement venu pour lui, en pleine représentation, c’est dire le personnage !

Sitôt les chevaux rentrés à l’écurie, il enchaînait avec les cartes. Dans une arrière salle obscure réservée à cet effet, il tenait la partie de poker.

C’est un tout autre Jules qui s’asseyait derrière la table ronde, terminées les galéjades, finies les plaisanteries sagaces et les pantalonnades scabreuses , place maintenant au redoutable « serial killer » du plus sulfureux des jeux de brèmes.

- Car au poker, Julot était le roi !

Il ne m’a pas fallut très longtemps pour faire partie du cercle de ses intimes. Le personnage, tout en rondeurs et en malice, avait de quoi me séduire : Outre sa gentillesse réelle, il était d’une grande générosité. A prés de la quarantaine, il n’avait jamais passé le permis de conduire et se déplaçait toujours sur son scooter qu’il appelait les yeux pleins de reconnaissance « La Zoubida ». Il n’était pas marié et vivait seul. Ses aventures sentimentales, il les partageait avec des prostituées rencontrées dans des bars Américains. Toutes étaient, disaient t’elle, amoureuses de lui, mais surtout de ses grandes largesses. Feignant de ne pas s’en apercevoir, il les couvrait de cadeaux somptueux. Il était tombé dans le flambe, comme d’autres dans une marmite dés son plus jeune age. Son père l’avait emmené un dimanche après-midi sur un champs de course, il ne s’en était jamais remis. Depuis, tous les jours il se piquait au jeux. Car ne croyez pas qu’il se contentait des courses et des cartes, il était aussi accro aux dés, au black jack, au casino. Connu et reconnu dans tous lieux où se jouait de l’argent, ce drôle d’énergumène qui brassait des sommes folles au jeu assurait néanmoins depuis plus de vingt ans et pour un salaire, en comparaison, de misère, son rôle de planton à la porte d’entrée de l’hôpital psychiatrique.

-Sans doute pour lui un garde fou, un lieu de sevrage, dans les cas persistants de crises aigus de guigne !

A son contact, je fus moi aussi très vite contaminé. C’était bien plus marrant de passer, dans une ambiance torride, toute une après midi à jouer aux cartes avec lui que de surveiller l’équipe de bras cassés qui m’entourait. Le problème, c’est que neuf fois sur dix, Jules gagnait.

J’ai dépensé, moi comme tant d’autres, une fortune pour savoir s’il avait le jeu qu’il prétendait avoir en misant gros. Impossible de lire dans ses yeux s’il bluffait. Quand j’envoyais mon tapis pensant que c’était le cas, il était chargé comme une mule. Quand je me couchais, il n’avait rien dans les mains.

-Nada, riquiqui, que dalle, gloussait t’il !

Ca le faisait beaucoup rire, moi un peu moins. La partie achevée, direction un gastro de la ville où Jules, royalement, nous invitait à manger homards ou cotes de bœuf au choix avec l’argent qu’il nous avait au préalable piqué. La journée n’en était pas finie pour autant, pour lui et pour ceux à qui il restait encore des tunes. Sitôt les ventres rassasiés et les gosiers rafraîchis, descente nocturne dans un autre bar glauque de la ville rose pour cette fois ci, jouer à la passe anglaise. Deux ou trois fois j’ai suivi toute l’équipée dans ce tripot envahi de fumée et de malfrats, « Pat Hibulaire », comme disait « Coluche »…Mais presque. Certains sortaient tout juste de taule, certains aussi, étaient sur le point d’y retourner. Pour parfaire votre éducation, laissez moi vous expliquer ce qu’est la passe anglaise.

Le jeu consiste à lancer une première fois deux dés sur le tapis et à refaire ensuite, en autant de coups qu’il faut, le même chiffre initial mais en évitant dans l’intervalle de faire la combinaison sept.

-Vous suivez ? Je recommence ;

Au premier lancé, je fais huit. Un trois plus un cinq. Je relance les dés jusqu’à ce que je refasse ce chiffre, soit quatre plus quatre, soit six plus deux, soit enfin trois plus cinq. Peu importe la combinaison, pourvu que le total soit de huit. Mais attention, si je sors cinq plus deux, quatre plus trois, six plus un, j’ai perdu.

-Bon, là c’est clair j’espère ?

Avant de lancer mes dés, je détermine la somme que je compte investir. Par exemple mille Francs que je dépose devant moi. Le premier joueur situé à ma droite prend la parole pour dire combien il joue. Ou bien il met la même somme que moi à la banque, et, dans ce cas là, on dit qu’il y a banco et la partie commence. Ou bien alors il préfère partager le risque avec les autres joueurs et il ne mise que deux ou trois cent Francs, laissant la parole au suivant qui peut miser à son tour ou passer la main. Le rouleur, c'est-à-dire moi, ne jette les dés que quand celui qui tient la partie et surveille les mises aura constaté que la somme de mille Francs à été réunie par un ou l’ensemble des joueurs.

- Si vous avez suivi, vous savez qu’il y a donc maintenant deux mille Francs sur la table.

-Ambiance !

Je secoue énergiquement les dés dans un pot, sous le regard perplexe de mes adversaires qui semblent me jeter un sort, et les fais rouler généreusement sur la table.

- Bingo, j’ai fais un sept, j’ai gagné.

- Ah oui, c’est vrai, j’avais oublié de vous dire que sept au premier coups, on gagne. Uniquement au premier lancé !

J’ai à présent trois possibilités, ou je récupère les deux milles balles, et je passe les dés au suivant, ou je retire une partie des deux milles et je laisse le reste pour un nouveau lancé ; ou bien enfin je laisse tout et on rejoue. Partant de la troisième hypothèse, il faut donc qu’il y ait quatre mille Francs dans la banque pour rejouer. Ca y est, un gus a dit banco et a jeté deux mille francs sur le tapis. A moi. Je sors un quatre, je relance, six. A nouveau, huit, trois, trois, la fièvre monte… Cinq, huit.

-Mais où il est ce putain de quatre ?

- Quatre, enfin !

Je dispose maintenant de quatre mille Francs qui sont bien à moi.

- Que fais-je ? allez, on est là pour s’amuser !

Quatre mille au banco messieurs, qui dit banco ?

- Banco !

Huit mille à prendre, et c’est reparti. Je « boulègue » les dés dans le pot et je les jette en l’air. Un double trois s’affiche sur la table, six à faire. Cinq, et encore cinq. Puis soudain, un quatre sur l’un des dés et le second qui virevolte, qui roule, qui tournotte, pour faire, pour faire, un, un, un Trois !!!

-Ambulanciers, oxygène, c’est pour une urgence !

Et voilà comment en voulant gagner huit mille francs facilement, on se fait tondre. C’est ça la passe anglaise, un jeu de fous.

Et encore, je ne vous ai pas tout dit. Car pendant que le rouleur attendait les ordres du chef de table pour jeter les dés, les autres joueurs pariaient entres eux sur les différentes combinaisons que le lanceur ferait au cours de sa quête du nombre qu’il cherchait à reproduire. Les « biftons » et les provocations volaient de tout bord.

- Et cinq cent qu’il fait un quatre, disait l’un.

- Mille qu’il ne le fera pas , pariait un autre.

- Deux cent qu’il sort un double. etc. etc. etc.

La table était envahie de billets, et la fièvre était à son comble.

Quand j’ai mis les pieds pour la première fois dans cet endroit, j’ai rien compris sur ce qu’il s’y passait. Personne ne m’ayant expliqué les règles, je pataugeais lamentablement en cherchant à comprendre tout seul comment ce jeu s’articulait. Dépité, mais histoire de participer quand même, je confiais mon argent à un joueur paraissant chanceux et qui misait pour moi…

- Sans commentaires !

Parmi les paroissiens assidus de ce mano à mano Anglican, peu orthodoxe, se trouvait bon nombre d’ouailles Rmistes, commerçantes, chefs d’entreprises, mais aussi petits loubards de quartier et quelques éminences grises qui, bien que depuis longtemps excommuniés par toutes les églises, étaient auréolés de plusieurs passages à la une des journaux pour des pratiques, oserais-je dire, pas très catholiques.

-Bref, c’était pas des enfants de cœur !

Pourtant, personne ne s’avisait de tricher. Dans le meilleur des cas vous étiez « triquard » c'est-à-dire interdit de jeu, et dans le pire, les portes de l’enfer vous étaient promises…

Jules, bien entendu excellait à la passe. Je l’ai vu gagner plus de cent mille Francs en une nuit. Malheureusement, c’est le PMU qui dès le lendemain récoltait sans le moindre remords ce fruit parfaitement illicite mais pourtant âprement mérité qui lui brûlait entre les doigts.

Par je ne sais quel mystère, la police des jeux n’est jamais intervenue dans ce lieu de débauche, pas une seule apparition. C’était, parait t’il, avec sa bénédiction que ce temple du jeu subsistait.

C’est dans ce paradis artificiel que j’ai fait la connaissance de « La Valise ». Il sortait de prison après avoir purgé vingt ans de pénitence suite à un braquage qui s’était mal terminé…Pour lui. On l’appelait ainsi car il se trimbalait toujours avec une mallette en bandoulière bourrée de grosses coupures. Il n’y avait pas que de l’argent dans ce qui lui faisait office de porte monnaie, un gros calibre occupait la moitié de l’espace. Jean Pierre était son vrai nom.

-Jamais je n’ai vu un mec jouer autant d’argent !

A tel point, que le bar PMU où il « vidait son sac » était devenu le numéro un en France pour le montant de ses enjeux. La mondaine était descendue de Paris pour savoir ce qu’il se passait dans ce point course de province, pour vérifier notamment si la tôlière, Nelly, ne prenait pas des paris à crédit. Visiblement rassurés, ces messieurs n’avaient pas trop cherché à connaître l’origine de cette manne divine. Sans doute pensaient t’ils qu’ en franchissant le seuil de la porte du bar, l’oseille sulfureuse de Jean Pierre, miraculeusement se purifiait!

En quête de sensations fortes, lui aussi flambait à tout, comme Jules. Je me demandais bien d’où il le sortait le pognon car sa source paraissait intarissable. Vu le physique de playboy qu’il avait, je pensais qu’il devait être proxo ou bien alors qu’il exploitait des machines à sous de l’autre coté des Pyrénées. Quand sa besace était vide, il partait faire un tour en Espagne. Son chemin de Compostelle à lui semblait bien plus enrichissant que celui où cheminaient les pèlerins du monde entier. Car si ces derniers trouvaient la sérénité sur le leur, lui, sur le sien, rencontrait la prospérité. Il revenait toujours les poches et la sacoches pleines.

Assis en face de moi à la table de poker, il était loin de se douter que j’avais été pendant sept ans gardien de prison. Seul Jules était dans la confidence, après tout lui aussi gardait des gens contre leur volonté.

-Lui en avait t’il causé ? Je ne le crois pas.

Vu nos très bonnes relations il ne devait pas être au parfum.

-M’en aurait t’il tenu grief ? Je ne le saurai jamais, car « la valise » à disparu de la circulation.

Personne ne peut dire aujourd’hui s’il est mort ou s’il s’est fait la « malle » dans un pays moins regardant sur le contenu des bagages. La police qui enquête toujours sur sa disparition soudaine, pense que lui, sa femme et leur voiture sont quelque part au fond d’une rivière ou d’un lac.

En perquisitionnant à son domicile, elle a mis la main sur un petit paquet de poudre blanche qui n’était pas en odeur de sainteté du coté de la brigade des stups et qui représentait en valeur marchande, l’équivalent d’un million de Francs. D’où l’angoisse des familles qui n’ont jamais reçu le moindre message rassurant prouvant qu’ils étaient encore en vie.

- Vous partiriez vous en laissant cent patates dans le frigo ?

De l’avis de tous ils ont du faire une très mauvaise rencontre. En tous les cas, cette histoire ne faisait pas les affaires de Jules, Jean Pierre était un bon prêteur.

Quoi qu’il en soit, au contact de ces deux zoziaux et malgré le plaisir que je prenais, jours après jours, consciemment, je sciais la branche de l’arbre d’abondance sur lequel j’avais eu pourtant toutes les peines du monde réussi à me hisser. En gros je « bouffais » tout le fric que je gagnais grâce à la paella, dépensant même celui qui ne m’appartenait pas ; de l’URSSAF, de la TVA etc. Conséquence du train de vie que je menais, maison, voitures, chevaux plus le jeu, les rentrées ne couvraient plus les sorties. Ne me satisfaisant plus uniquement de mon coupé Volvo, j’avais acheté une BMW 750, moteur V12, 5 litres de 300 chevaux, un petit bijou qui valait, neuf, cinquante briques, et qui dévorait en « carburant » sur les routes plus de pétrole qu’un char d’assaut. Comme en plus cette garce de Bilitis me coûtait plus qu’elle ne me rapportait, j’avais cru bon d’investir soixante dix mille Francs supplémentaire, pour compenser les pertes, dans un sang mêlé à quatre pattes, aux origines moins nobles qu’elle mais qui possédait un palmarès plus reluisant, ayant déjà glané quelques trophées encourageants dans sa jeune carrière. Pourtant à l’usage, celui-ci aussi s’était avéré beaucoup plus prompt à engloutir des seaux d’avoine, qu’ à faire la course en tête dans les compétitions. Je l’avais acquis sur le parking d’une aire de l’autoroute. Son propriétaire et lui revenaient d’un tour de piste infructueux sur l’hippodrome de Bordeaux. Avec Johnny et Bilitis dans le van, nous allions à celui d’Agen. Askato, c’était le blase du « roturier » en question, changea de carrosse sans rechigner et acheva son voyage en compagnie de ma royale « Marie Antoinette ».

- Lui a-t-elle donné des conseils au cours du transfert ?

-Au fond, sait on jamais !

-Toujours est t’il que ces deux là s’entendirent comme larrons en foire pour me « foutre » sur la paille !

Financièrement donc je m’asphyxiais, mais je n’étais pas inquiet pour autant. A cette époque là, tout me semblait facile, je me disais qu’un jour ou l’autre je finirai bien par faire un gros coup. D’ailleurs, Engelmajer lui même n’avait t’il pas dit qu’il allait faire de moi un milliardaire. Non vraiment, je n’avais aucune raison de broyer du noir, tous les feux étaient au vert. Le gros coup en question il a fini par arriver, je l’ai pris en pleine poire un matin où je ne m’y attendais pas. Il prit la forme d’une assignation à comparaître devant le tribunal de Commerce de Toulouse, à la demande de l’URSSAF, qui s’impatientait de réclamer depuis belle lurette des cotisations qui n’arrivaient pas. Cette fois-ci, je n’allais pas y échapper. Jusqu’à présent j’avais réussi à les faire attendre, mais là, ça sentait à nouveau le dépôt de bilan. L’audience étant trop proche pour réunir la somme que je devais.

Rebelote donc, retour dans l’arène judiciaire pour la deuxième fois. Il ne s’agissait plus cette fois là de problèmes d’impayés ou bien de toutes autres excuses de ce genre, les raisons de ma faillite je les connaissais sur le bout des doigts ;

- Je piochais trop dans le tiroir caisse de mes magasins !!!

L’avocate que j’ai sollicité pour ma défense s’en est très vite rendue compte en analysant ma comptabilité. En un seul entretient elle avait tout compris sur ma façon très spéciale de gérer mes affaires. Disons qu’elle m’avait vite cerné. Cette dame, car c’en était une, proche de la soixantaine, avait d’immenses yeux verts qui vous transperçaient l’âme et un sourire si sensuel qu’il vous fendait le coeur. Difficile de ne pas tomber sous son charme, car en plus d’être très belle, elle avait une personnalité hors du commun. Elle fumait comme un pompier, ce qui chez une femme était rare, des gitanes filtre papier maïs. Je crois que j’ai été amouraché d’elle dés les premières secondes où mon regard a croisé le sien. Il n’était pas question pour autant de lui déclamer ma flamme, car Maître Biay Manent était mariée et sans aucun doute amoureuse de son mari.

C’est donc sur un plan strictement professionnel que débutèrent nos relations. Elle avait tendance à me traiter comme un enfant, elle avait sans doute raison, vu l’immaturité dont je faisais preuve dans mes affaires. Elle ressemblait beaucoup par son coté affectueux à ma grand-mère maternelle, qui m’a beaucoup manqué tout au long de mon existence, qui m’aimait énormément et vers qui encore aujourd’hui s’envolent mes pensées dans mes profonds moments de désarroi. Elle avait à peu près le même age que Maître Biay Manent quand elle nous a quitté.

- Excusez moi deux secondes, j’essuie mes carreaux !

C’est donc cette fois ci en galante compagnie, que je grimpais à reculons les nombreuses marches qui menaient, après une courte halte sur un petit palier pour reprendre son souffle, directement dans la salle d’audience du tribunal de commerce de Toulouse. Le lieu bien que m’apparaissant sous un angle différent, m’était très familier. Faut dire que celui qui régnait en maître absolu dans ce grand palais, n’était autre que mon père. Il n’était pas le Président non, pire que ça

- Le concierge !

En fait, mon vieux était l’appariteur de service, une sorte d’huissier en costume bleu marine qui avait comme charge principale de renseigner les gens convoqués, de les orienter, de les introduire et le cas échéant quand l’audience tournait au drame, de les consoler. Il s’occupait aussi de prêter des robes aux avocats qui n’avaient pas les moyens de s’en payer une ou bien à ceux qui avaient égaré la leur. On l’utilisait aussi beaucoup pour tout ce qui touchait au petit bricolage, changement d’ampoules, fixation de tableaux etc. et pour de périlleuses missions secrètes consistant à aller livrer du courrier à la cour d’appel voisine. Ma mère, quand à elle, jouait du piano. C'est-à-dire, que c’était elle qui faisait la cuisine aux juges consulaires dans une cafétéria située sous les toits et spécialement aménagée pour ces hauts dignitaires.

-Elle les nourrissait grassement ma mère ces marchands inquisiteurs !

Et plus spécialement encore le Mardi de ma comparution. Ce n’était vraiment pas le jour de leur préparer un petit plat léger à base de légumes cuits à la vapeur qui leur aurait ôté l’envie de s’endormir sur mon dossier. Bien au contraire, un bon cassoulet bien lourd, bourré de couenne et de fayots bien salés pour les faire picoler, voilà le menu bien chargé qui les attendait avant de me jeter l’anathème.

Alors que ma mère préparait ce sublime repas, j’étais monté la voir vite fait dans sa cuisine avec une misérable arrière pensée en tête, y croiser l’un de ses messieurs pour lui faire comprendre qu’il serait très agréable à la cuisinière, sous peine de sévères représailles culinaires, que son fils n’ai pas à pâtir, pour cause de boulimie dépensière, d’une addition trop poivrée. Connaissant bien la nature humaine je me doutais que l’un d’entres eux sur le coup de onze heures trente, attirait par la bonne odeurs de saucisse de Toulouse qui grillait dans un fond de graisse d’oie, les papilles gustatives en émoi s’aventurerait en catimini, hors de son bureau, pour aller voir dans la cuisine ce que ma mère, complice involontaire, mijotait.

- En plein dans le mille !

Ce n’est pas deux, mes quatre narines prises au piége qui s’annoncèrent fébrilement derrière la porte. Celles assez pincées du Président du tribunal plus celles, très poilues et très dilatées de son premier assesseur. Ma mère fit les présentations d’usage…Mon fils !

- Vous nous avez gâté aujourd’hui madame Deumié, dit en roulant des yeux et tout en soulevant le couvercle, celui au gros pif fourni.

- L’audience promet d’être torride, reprit d’un air pincé mais amusé l’autre affamé, en découvrant dans le four la croûte brunie des haricots qui doraient.

- Ca sent le coup fourré, ajoutais-je pour ne pas être en reste.

- Je crois que nous avons rendez-vous cet après midi ?

- C’est exact Monsieur le Président ! Bon appétit et à tout à l’heure.

- Qu’es ce qu’il ne faut pas faire des fois dans la vie !

Enfin, en attendant mon objectif était atteint, je n’étais plus un dossier comme un autre, mais le fils de…

Aussitôt mon opération séduction terminée, je redescendis à toute blinde rejoindre mon avocate, en espérant vivement que ceux que j’avais laissé en haut n’aient pas la main aussi lourde que le bon cassoulet de maman qu’ils s’apprêtaient à déguster.

Dring, dring !

Voilà on y est, quatorze heures, mon père a actionné le carillon, les débats vont commencer. Curieusement, Maître Biay manent était sereine. Je n’en dirais pas autant de moi.

-Mr Deumié...Faites entrer Mr Deumié.

C'est ainsi que nous fûmes introduits dans la salle du conseil par mon père, visiblement très mal à l'aise. Deux magistrats assis derrière une petite table avaient le nez plongé dans un gros dossier qui semblait être le mien. Sans même nous jeter un regard, l'un deux nous fit signe de nous asseoir.

Quand il daigna enfin relever sa tête après un long moment de silence, malgré la couleur de sa peau qui avait, en l'espace de deux heures, quelque peu viré à l'écarlate, je le reconnu. C'était le premier assesseur.

-Vu sa figure, nul doute que le repas avait été copieusement arrosé !

-Quand je vous disais qu'elle le salait bien le cassoulet ma mère.

-Alors Mr Deumié, comment en êtes vous arrivé là? Interrogea t'il sur un ton emprunt de paternalisme.

La voilà, la fameuse question à laquelle je m'attendais d'avoir à répondre et qui hantait mes nuits depuis plusieurs jours. Je m'étais mentalement préparé des réponses mais sur le coup, je restais sans voix.

Avant même qu'un mensonge ne sorte de ma bouche, Me Biay-Manent prit la parole.

-Mr Deumié a trop pioché dans la caisse Mr le juge. Lança t'elle tout de go.

Sous le choc de cette annonce, j'ai moi aussi changé de couleur, passant d'un joli teint de pêche assortit à ma chemise pastel, au rouge pivoine de celui que l'on vient de prendre la main dans le sac, hurlant intérieurement à la trahison. Comment, après tant de scénarios possibles et envisageables échafaudés avec mon conseil, pour défendre au mieux mes intérêts, celui-ci pouvait-t'il à la dernière minute et contre toutes attentes me donner un coups de poignard dans le dos?

L'aveu aussi brutal de mes indélicatesses interpella même le second juge qui, haricots secs obligent, somnolait discrètement sur sa chaise.

-Et puis, ce fut du grand Me Biay-Manent !

-Si Mr Deumié a trop dépensé, c'est qu'il n'avait pas d'autres choix. Poursuivit t'elle en haussant la voix.

- Il était obligé, compte tenu du contexte dans lequel il évoluait, d'avoir un certain train de vie, ne serait ce que pour rassurer de futur investisseurs interessés par son concept de paëlla.

-Ne dit t'on pas d'ailleurs et à juste titre qu' on n' attire pas les abeilles avec du vinaigre ?

Cette dernière remarque esquissa un sourire aux lèvres des hommes en robe noire qui étaient manifestement tombés, eux aussi, sous le charme de mon avocate. Quand à moi, j'avais décroché. M'en remettant totalement à ses effets de manche. Je crois même me souvenir que je n'ai pas ouvert le bec une seule fois, me contentant simplement de jouer profil bas.

Toujours est-il qu'au final, les deux magistrats, influencés certainement par l'éloquence de mon avocate et peut être aussi par le bon petit plat mitonné par maman, eurent la gentillesse de m'accorder la faveur d'une période d'observation de quatre mois.

-En somme, l' autorisation implicite de continuer mes conneries !

A suivre...

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